mercredi 29 juillet 2015

Famille d'accueil à la Réserve de Guembeul

Il y a bien des choses positives que les médias ne nous racontent pas de "l'Afrique", comme s'il s'agissait d'ailleurs d'un seul pays uniforme où, invariablement, on se bat, on se fait exploser au nom d'Allah et, moindre mal, on crève de faim*.
En parlant donc du Sénégal, et plus précisément de Saint-Louis (qui par sa physionomie, l'aridité de ses paysages et sa relation très chère au fleuve Sénégal, semble d'ailleurs bien différente de Dakar), on ne peut omettre de vous raconter cette rencontre, simple et tendre, que nous avons fait avec la famille de Pape  à la Réserve de Guembeul.


Tortue sillonée, femmelle, 80ans ++
Un peu exaspérés d'avoir perdu les trois quarts de notre journée à tourner en rond (enfin à tourner en digressions sur le web) dans notre chambre fraîche de la Maison Rose, et après avoir bataillé nonchalamment entre nous trois pendant un bon quart d'heure, comme à notre habitude ("Bon, vous voulez faire quoi les doudous? Et toi, qu'est-ce que tu veux faire? Non c'est moi qui demande! Ben non, moi je t'attends! Ouai c'est ça.. Bon, arrêtez de vous disputer ou moi je vais à la piscine du Flamingo avec mes copains!!!), nous avons pris le pick-up pour aller faire un tour du côté de la Langue de Barbarie...
Nous sommes arrivés vers 16h30 à la Réserve de Guembuel où Pape nous a réservé un accueil très chaleureux et nous a emmené en visite dans le parc avant le coucher du soleil. Rencontre avec les tortues centenaires et leur progéniture protégée, approche d'un oryx venu se réhydrater aux abords de l’accueil, rencontre furtive avec une famille de phacochères, observation des pélicans et flamands sur le plan d'eau... on découvre toute la diversité de ce qu'on avait pris au départ pour un désert bien triste. La ballade en pick-up, Pape et moi à l'arrière pour surveiller Ozzie qui lui est en train de vivre LE safari, est l'occasion d'échanger sur l'enjeu écologique de ce site, les problématiques environnementales propres aux alentours de Saint-Louis, l'engagement bénévole et sans faille de Pape sur la Réserve, lui qui n'est pas agent d'état mais vit ici avec sa famille pour assurer les visites. Je crois que notre curiosité l'a séduit, il y a quelque chose d'émouvant lorsque la visite se termine et que l'on s'apprête à repartir. On échange nos numéros de téléphone et je m'engage à venir lui donner un coup de main pour un dénombrement d'espèces (qui a lieu chaque 28 du mois) ou pour de menus travaux dans la réserve.

Pape et sa famille - Réserve de Guembeul

Quelques jours plus tard, Pape nous appelle pour nous inviter à partager le repas de Korité à la Réserve. Surprise. Doute. Ok : nous viendrons pour midi. On apprend à nos dépends qu'ici, apporter quelques chose lorsque l'on est invité, n'est pas très correct, c'est comme craindre de ne pas avoir assez... Assis autour d'un grand plat de couscous, nous arrachons à mains nues les membres du poulet fermier, mélangeons la chair à l'oignon confit (très présent dans la cuisine d'ici) et à la semoule bien légère, puis portons la grosse boule savoureuse ainsi faite à nos bouches. Ozzie nous regarde avec des yeux grands écarquillés : quoi, on fait exactement le contraire de se qu'on lui a toujours appris? Et c'est là qu'on peut observer toute la puissance des codes et de l'habitude, mais aussi de l'influence sociale : il s'y atèle d'abord avec un profond dégoût (un peu gênant devant nos hôtes...) pour finalement faire comme ses nouveaux copains, Assane et Oussenou, avec entrain et gourmandise.. On a cru à quelque chose de familier lorsque Pape et sa femme se sont montrés insistants pour que nous mangions davantage ; tout a fait poliment, nous nous sommes exécutés à plusieurs reprises. 


"Lézarder comme un margouillat"
C'est donc repus que nous nous allongeons sur les matelas posés à même le sol pour la sieste, et dégustons les fameux trois thés à la menthe du Sénégal. Le temps s'égraine lentement, la chaleur est de plus en plus pesante, les enfants jouent ensemble sur les nattes, la femme de Pape n'oublie pas son médicament contre le diabète, Ozzie chasse les poules et me fait sursauter en envoyant les bêtes vers nous ; les trois enfants retournent s'occuper des tortues dans le parc pendant qu'on échange sur les problématiques qui occupent nos pays respectifs. Pape nous raconte qu'il ne quitterait pour rien au monde sa réserve ; son rêve est de construite un jardin avec des légumes non traités et des volailles fermières nourries à l'ancienne ; on lui parle du microcrédit, nous allons essayer de déposer un projet. On rêve désormais ensemble.


La Brèche, jonction du fleuve et de la mer 
 
La Langue de Barbarie allait en 2002 de St-Louis
au Sud de Tare sans discontinuer - Google 2015
La fin de l'après-midi approche et c'est la troisième fois que Pape nous demande de rester d'avantage ; ce coup-ci nous déclinons mal-à-l'aise.** 
Rendez-vous est pris pour le samedi suivant : nous irons passé la journée en famille sur la Langue de Barbarie, nous traverserons en pirogue le bras du fleuve Sénégal pour y accéder et pourrons nous faire une idée de nos propres yeux de la catastrophe naturelle en marche aux abords de St-Louis, ce que tout le monde nomme ici communément "La Brèche". (Ok, là un rapide court d'histoire-géo s'impose : la ville de Saint-Louis, classée au patrimoine mondial de l’UNESCO, est construite sur une île de l’estuaire du fleuve Sénégal. A cet endroit, le fleuve longe la côte vers le Sud et n’est séparé de l’océan que par une mince flèche de sable de quelques centaines de mètres de large, la Langue de Barbarie, elle-aussi classée au patrimoine mondial de l'Unesco et qui protège la cité de l’assaut des vagues. Historiquement, celle-ci empêchait une évacuation rapide des eaux du fleuve lors des crues de la saison des pluies car elle s’allongeait sur environ trente kilomètres au sud de la ville, elle soumettait ainsi la cité à des inondations fluviales récurrentes. En octobre 2003, une inondation menaçant St-Louis plus qu'a l'habitude, les autorités décident d’ouvrir en urgence un « canal de délestage » pour faciliter l’écoulement du fleuve vers la mer, à 7 km au sud de la ville. Depuis cette époque en effet, la ville n’a plus été inondée par le fleuve : de 4 mètres de large au moment de l’ouverture, le canal atteint 250 mètres de large 3 à 4 jours après le creusement, puis 800 mètres au mois d’avril 2004. L’érosion est aujourd’hui très importante dans la partie sud, entraînant la disparition des filaos et des dunes. Il s’y ajoute la salinisation inquiétante de la nappe phréatique qui a entraîné le déclin de bon nombre de cultures et complètement modifié le milieu estuarien. Certains spécialistes craignent d'autre part que la ville de Saint-Louis soit plus sensible qu’auparavant à une augmentation, même minime, du niveau de la mer. C'est déjà dramatique tout ça,  mais voilà qu'en 2012, une seconde brèche, celle-ci créée naturellement par la mer, apparaît un peu au Nord de Gandiole, à 500 mètre au sud de la première. Au départ limitée à quelques vagues, c’est bientôt une nouvelle ouverture de plus d'un kilomètre de large qui coupe la Langue de Barbarie, et qui emporte au passage les campements touristiques installés là. La rive continentale du fleuve reçoit aujourd’hui directement les vagues sur ces berges ; par jeu des bancs de sable, l’ancienne embouchure au Nord est maintenant complètement obstruée, la Langue de Barbarie disparaît à vue d’œil comme l’ensemble de son fragile écosystème, dont les populations qui y/en vivent***).

Après le 'désormais classique coup de la panne en pirogue, au milieu du fleuve, 3 minutes chrono après notre départ et après avoir fait demi-tour à la dérive pour aller changer le moteur, nous traversons finalement le fleuve comme une grande famille. Ah! j'oubliais de vous parler de Thiouna, la femme du collègue de Seb, Joël, que nous avons embarquée avec nous dans cette aventure et qui est trop rigolote : elle (sur?)joue la crainte que nous soyons abandonnés sur le fleuve au milieu de rien. Elle nous imagine sans secours possible, contraints de mourir de soif ou de faim ou encore gelés dans la nuit noire... (En fait, le fleuve au plus large mesure moins d'un kilomètre et elle sait nager!!!!). Elle en fait des caisses, c'est trop drôle, je sens que cette fille va me plaire!!!

Nous amarrons finalement au milieu des jeunes pousses de palétuviers, taquinons les colonies de crabes (qui font sursauter Thiouna) et nous brûlons les pieds jusqu'à La Brèche. Bon, difficile en réalité de prendre la mesure de ce qui s'y passe : on dirait Lacanau une journée aux drapeaux jaunes... Mais il y a quelque chose dans l'air qui fait tout suite penser au chaos : sans doute les arbres morts noyés qui jonchent le bancs de sable, l'attitude paisible des grands pélicans et cormorans qui semblent chez eux comme dans un eldorado retrouvé, affranchi de toute activités humaines, ou encore l'air solennellement attristé de Pape et sa famille, repensant pour sûr à leur enfance passée ici ; il n'y a plus trace d'aucun hôtel bien qu'on nous promette qu'en décembre encore, ils y étaient! De longues minutes silencieuses s'écoulent : contemplation fascinée par les forces vives de la nature, colère urgente face à l'indifférence des puissants, questionnement, peine, puis désarroi ; long soupir. Rapidement, nous tournons le dos à cette endroit devenu presque hostile et regagnons la pirogue têtes basses. Comme pour mémoire, nous nous égratignons les pieds sur ce qu'on appelle désormais dans notre petite tribu, les "piqu'enboules****".

Comme vous savez, Seb adore se coller...
Le retour en pirogue est néanmoins bon-enfant. La famille de Pape va terminer la journée au village de Gandiole chez des parents, tenant à tout prix à être à l'heure pour le début du combat de lutte, un événement national que personne ici ne compte rater... Nous, nous profitons des heures chaudes à l'ombre du Zebra Bar, un campement simple, avec accès sur le fleuve plutôt propre, et relativement peu fréquenté par des toubabs comme nous... On y rencontre Mamadou de l'association de coopération Hahatay mais cela mérite d'avantage de détails et un autre épisode.

 Lors de notre retour à St Louis, les rues sont presque désertes, c'est exceptionnel pour un samedi soir, mais pas pour un soir de lutte! Le corps et l'esprit fatigués de cette chaude journée, la famille Kouchkouch s'endort avant le dernier appel à la prière du Muezzin. Je rêve désormais de baobabs, du fleuve et de rues ensablées, le Sénégal grignote l'imagerie de mon ancien quotidien et s'installe à sa place, insidieusement... comme les piqu'enboules.



*Apprécierait-on d'ailleurs  que la presse internationale se risque à faire des généralisations sur l'Europe à partir de la seule situation actuelle de la Grèce ? J'en doute et ce serait assez injuste et révoltant! C'est pourtant ce que nous faisons à chaque fois que nous entamons une phrase par "l'Afrique, c'est..." Nous tenterons d'éviter cela au mieux désormais sur ces pages, de même que focaliser le récit sur l'alarmant, le choquant, l'inquiétant, le grave, le triste... Tâchons d'être optimistes!!

**Thiouna et Joël nous expliquerons 3 jours plus tard qu'il s'agissait en réalité d'une marque de politesse : on était censés refuser poliment en remerciant et ne surtout pas rester, ni se resservir 5 fois du poulet!!!. Désormais, on applique avec sincérité la question "1er ou 2e degré?", ce qui fait beaucoup rire les personnes à qui nous racontons au passage avec autodérision cette anecdote.

***Ok je reconnais, je n'ai pas tenu plus de la longueur de cet article avant de contrevenir à l'engagement pris dans la première note... Mais si vous me permettez d’être pointilleuse, vous noterez que je n''avais pas dit "catastrophe écologique" dans ma première phrase ... ;-)

****Un peu clin d’œil aux Blancards qui seuls devineront pourquoi nous n’appelons plus cela des "boules piquantes"... ;-)

7 commentaires:

  1. Ben voilà un projet humanitaire pour toi Maya?

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  2. Merci pour les photos de"mes hommes", Maya. Je sens que tu ne vas pas manquer d'activités!
    A la prochaine invitation, n'oubliez pas de roter pour marquer votre satisfaction d'hôtes repus, sinon vous risquez d'éclater:)
    Un peu de mal à vous suivre dans le dédale géographique de la Brèche. Il va falloir que j'en parle à Flo Seriers, spécialiste des cordons lacunaires...
    Je ne sais pas si Laure arrive à prendre le temps de vous lire, mais je sais qu'elle va beaucoup envier Ozzie d'avoir rencontré une aussi belle tortue. Que pense mon petit - fils de sa nouvelle vie?

    Et cette fameuse"Maison rose", que es? Cela m'évoque irrésistiblement Rimbaud mâtiné des cinquante nuances de piqu'enboules...

    Dimanche, vos oreilles siffleront! Je retrouve leschichinettes.
    Plein de bises

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  3. La maison rose c est l hôtel ou nous sejournons attendant d avoir de l eau dans notre maison rose à nous :)

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  4. Wouha !!!!! C est vraiment trop agréable de vous lire ! C est comme si on y était ! Et bravo pour tout ! Zetes bien les copains ! Je vous embrasse ! Jade

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  5. Super Maya, un plaisir de lire vos articles, ton écriture est très agréable, je décroche seulement parfois dans les explications environnementales, comme un mini assoupissement devant un documentaire plus qu’intéressant mais qui me berce! Je n'ai pas eu le temps de tout lire, mais dès que le temps me le permet, je m'y atèle! En tout cas ça donne envie!
    Eva

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  6. Super Maya, un plaisir de lire vos articles, ton écriture est très agréable, je décroche seulement parfois dans les explications environnementales, comme un mini assoupissement devant un documentaire plus qu’intéressant mais qui me berce! Je n'ai pas eu le temps de tout lire, mais dès que le temps me le permet, je m'y atèle! En tout cas ça donne envie!
    Eva

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