| Maison des Esclaves - Ile de Gorée |
Mais non, ce n'est pas Disney-land, à moins qu'il soit réellement possible de traverser le monde à la manière des trois petits singes qui refusent de voir, d'entendre ou de dire. Mais ce n'est pas l'enfer de Dante non plus. C'est juste un de ces endroits sur terre qui, que tu le veuilles ou non, bouscule tes préjugés et ta conception du monde, décale tes certitudes et te surprend. Ton ailleurs en fait. Celui qui t'impose de vivre au jour le jour : Inch'Allah comme on dit. Ici, on meurt d'accident ou de maladie, pas d'inquiétude, ni de remords.
Pape Max, cela doit bien faire trois ou quatre décennies qu'il arpente les salles de l'ancienne demeure de la Signare Anna Colas Pepin, devenue la Maison des Esclaves, pour y raconter aux touristes et aux jeunes générations l'histoire, mais surtout le système, les modalités, le fonctionnement pratique de la Traite Négrière. La geôle des hommes et la salle de pesée, celle des temporairement inaptes (car trop légers, à gaver!), celle des femmes, au moins 100 dans 30 m² ; celles des jeunes filles, qui doivent pisser dans une dalle d'aisance et qui n'ont pas la "chance" de pouvoir sortir comme les autres une fois par jour ; la plus petite cellule est celle des enfants ; tous sont là en transit pour environ trois mois, à attendre que les navires qui éparpilleront leur famille aux quatre coin du monde aient bravé les vents contraires pour venir les chercher. Il y a aussi le mitard pour les récalcitrants, un trou noir dont moins d'un tiers seulement ressortent vivants. Et il y a le quai, celui sur lequel on ne revient jamais. LIRE LA SUITE DE L'ARTICLE
C'est une visite incontournable pour qui pose le pied sur l'île de Gorée ; j'ai la conviction profonde que pour des blancs, français, comme nous, ne pas y entrer serait un indicible manque de respect. Nous arrivons sur l'île en début d'après-midi, nous posons nos bagages à ASAO, une pension finement décorée de manière contemporaine, où règne une ambiance contaminante d'envie de ne rien faire. Plus tard, nous marchons vers le haut-lieu symbolique, mais nous nous perdons gentiment dans les ruelles plus fraîches et fleuries, on y fait quelques clichés. Nous débouchons sur la plage de l'embarcadère et Ozzie nous convainc aisément qu'un bain dans l'eau charriant plastiques et déchets vaut bien de reporter la visite au lendemain... C'est promis, nous nous lèverons à la première heure!
10h00 : Petit déjeuner... Il nous reste 2h avant le départ du bateau pour retourner à Dakar. Nous revoici dans la ruelle sur laquelle donne l'entrée de La Maison des Esclaves. On y va, on y va pas ? On n'a pas le droit de ne pas y aller! Nous payons notre entrée et tentons de raccrocher une visite qui va bon train. Une famille dakaroise nous assure que ça vaut le coup. Je regarde perplexe une femme plantureuse qui mitraille de son Iphone chaque enseigne au-dessus des pièces vides. C'est là qu'on nous a envoyé Pape Max.
Il est d'une tête plus petit que moi, il parle à voix très basse, il chuchote presque ; ses yeux abîmés par la cataracte nous devinent seulement, et c'est comme s'il racontait une histoire au cieux ou à la lumière. La Signare, la salle de pesée, la cellule des femmes, les enfants, le mitard, le quai. Je respire ces mots tant il me parle près, et à mon tour, j'ai la vue brouillée. Mes lectures récentes me reviennent en flèche, celles que j'ai prises pour des fables, refusant, oui c'est vrai, refusant de croire que l'Homme ait pu un jour tant de meurtres à feu-doux perpétrer.
Il n'a pas vu mes yeux, mais peut-être a-t-il entendu mon souffle ; il saisit mon bras sans lever le sien et me dit : "Il ne faut pas se sentir coupable vous les blancs. Ceci n'aurait jamais pu exister si des noirs, comme vos collabo dans la seconde guerre mondiale, n'avaient pas très volontairement participé. On échangeait des hommes contre de l'argent, des femmes contre du bétail, un enfant contre un miroir." Je me suis retournée pour tenter d'avaler dignement un sanglot qui étranglait ma gorge, mais mon visage ruisselait déjà de sueur et de larmes. Le mouvement de sa tête m'a indiqué qu'il cherchait à distinguer ma silhouette dans l'ombre et il a dit : "Il ne faut pas pleurer pour ça madame, c'est le passé". Il a abrégé la visite en quelques minutes et encore plus la négociation de son prix avec Seb. Puis, il a aussitôt regagné l'entrée. Je me suis sentie idiote, pathétique, avec mon drama écrasant, j'ai eu honte en le regardant partir. Nous sommes montés à l'étage pour visiter l'expo des écrits et objets de l'époque parce que c'était ce qu'il fallait faire. L'heure de partir était proche.
Quand nous avons recroisé Pape Max dans le vestibule, il avait cet air bienveillant et il a salué Ozzie chaleureusement, toujours un peu dans le vide. Bienvenue au Sénégal comme un laisser-passer. Nous l'avons beaucoup remercié et lui avons promis de lui amener d'autres visiteurs...
Inch'Allah.
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire