Lorsque nous avons annoncé autour de nous que nous quittions la France pour nous installer 1 an au Sénégal, c'était comme si d'un coup d'un seul, tout le monde avait une anecdote sur ce pays, y avait passé son enfance, avait travaillé là-bas, avait une partie de sa famille au "Bled" ou encore un ami parti s'y établir depuis 10 ans déjà... Tu me diras, pour nourrir une conversation, on a toujours le frère d'un pote de pote qui bla bla bla bla bla bla bla dans la destination qui nous intéresse... A l'inverse, comme ici tout le monde est le cousin de tout le monde (en même temps, avec 35 demi frères et sœurs, c'est vrai, ça fait beaucoup de cousins...*) et que la France est la grande sœur européenne, les accointances fonctionnent aussi en sens inverse. Et ben pas pour nous!!! LIRE LA SUITE
Jamais imaginé d'aller au Sénégal avant qu'une recherche sur quandpartiroù.com pointe sur ce pays au meilleur rapport prix/ensoleillement/vagues pour un départ en décembre. Un coup d’œil sur les préconisations de l'ambassade de France, et plus précisément sur la liste des maladies contre lesquelles il faut impérativement se vacciner**, avait d'ailleurs suffit à nous faire redoubler d’efforts pour trouver une promo vers une autre destination, a priori moins hostile.
Tout juste si on connaissait le nom de la capitale. Grosse révélation sur notre ignorance quand Ozzie nous a demandé de situer le Sénégal sur le globe.... et carrément la honte quand on a du reprendre Google Earth à trois reprises car bordel, elle voulait pas rentrer dans nos cranes cette foutue carte de l'Afrique!!! (Là tu regrettes de t'être amèrement moqué des Américains qui ne savent pas situer la France en Europe ; on serait pas une espèce un peu égocentriste ?)
Pas non plus de grand oncle en marge du reste de la famille, tombé amoureux de l'Afrique pendant sa carrière militaire, et qui se serait établi dans un Riad, magnifique demeure construite sur mesure et à pas cher, aux limites du désert, où l'on serait venu passer nos vacances d'été. Cela dit, on ne regrette pas d'avoir évité le discours de fin de repas alcoolisé qui serait sans doute allé avec, celui où l'on se permet une certaine décomplexion de bon ton, entre-nous, sur la question coloniale, et qui dérive fatalement sur la comparaison des races... Maintenant qu'on peut parfois ne pas y couper, lors de RV entre expats (oui madame, nous nous sommes des expats, eux ce sont des immigrés!), on mesure notre chance : elle est inversement proportionnelle au dégoût que t'inspire ton compatriote, le baroudeur de la cinquantaine, qui ne sourcille plus jamais devant la misère et qui te donne en détail la recette de son dernier "phaco-pare-choc". Sourire niais. Non, la jolie fille de 25 ans blottie sous son aisselle humide n'est pas sa fille et oui, pour lui faire plaisir entre-autre, elle en mange du phacochère! Deuxième sourire niais.
Aussi, parlons franchement, pas un seul ami noir. Pas non plus de pote maghrébin, il faut dire, même après avoir vécu à Bordeaux St Michel. Et oui, la génération United Colours of Benetton, c'est nous : on a bien compris que le racisme, c'est mal (et ça c'est déjà pas mal!!!) mais on a jamais songé à inviter l'épicier du coin, et encore moins le voisin d'origine étrangère, à nos soirées...***
Alors quand tu arrives par une nuit sans lune dans une ville de poussière où tu as le choix entre t'enfermer dans ta chambre avec le ronronnement de la clim pour te bagarrer avec les moustique, ou rester dehors avec les autres à écouter sagement le vieux qui s'égosille dans un microphone Playskool en reprenant en boucle les même chants coraniques, ceci en grignotant des trucs qui à coup sûr vont te retourner le bide faute d'habitude, mais malgré tout passer un bon moment en compagnie d'autres êtres humains, tu te dis que tu aurais sacrément gagné du temps si tu l'avais fait... Mais ça tombe bien, t'es pas invité!
Bon, déjà, tu aurais vaguement intégré les codes de base et tu éviterais un paquet de gaffes liées à ton habituelle "condition"****. Tu aurais acheté des tee-shirts à manches courtes mais à manches quand même au lieu d'amener seulement des débardeurs pour mieux bronzer et te mettre par la-même du côté des dévergondées... Tu arrêterais de sourire à tout va dans la rue comme si tu cherchais au hasard à te faire des amis dans une foule qui te le rend de manière flegmatique, soit pour parfaire la réputation de l'amabilité sans faille des peuples du sud, soit pour saisir au vol l'occasion d'engager la conversation et finir par te vendre un truc. Tu saurais sans doute où aller et comment t'y prendre pour vivre un moment authentique, qui croire, qui suivre et de qui te méfier, bref comment T'IN-TE-GRER.
Alors c'est drôle le renversement de situation : être une famille blanche au milieu de la foule noire ; la seule robe courte au milieu des boubous, un foyer monogame avec un seul enfant au milieu des familles supra-extensible ; être le noir du blanc et donc le sujet de discrets bavardages sur nos façons de toubabs ; chercher à notre tour à nous intégrer en tentant de gommer les différences, apprendre pour cela une langue en sachant que ce n'est pas seulement pour la poésie du souvenir de voyage.
Je dis que c'est drôle parce que ça se passe bien, sans heurt et parce que c'était une réalité à laquelle nous avons eu le temps d'intellectuellement nous préparer. Nous avançons chaque jour, pas à pas mais sereinement, dans les relations qui se dessinent autour de nous. Cette nouvelle donne est un juste retour non? Une belle leçon en tout cas. Et il y a de belles surprises, et les pièges sont là où nous les attendons. De la patience surtout, c'est ce qu'il nous faut.
* : Il y a une semaine, Tiouna a éclaté de rire lorsque j'ai failli me décrocher la mâchoire : elle vient de me dire qu'elle a effectivement 34 demi-frères et sœurs de 4 mariages officiels et 1 non-officiel de son père. La polygamie est ici légale bien que les jeunes générations semblent finalement se détourner de cette tradition pour des raisons pécuniaires...
** : On a compris depuis que nous sommes ici qu'il s'agit d'informations réelles mais du coup très alarmistes... un peu comme le panneau "attention sol glissant " que l'on trouve dans les wc publics en cours de nettoyage : y a peu de chance que tu te casses la gueule, mais au moins tu pourras pas dire qu'on te l'avait pas dit.
*** : Et toi, tu l'as fais? Ah ah , je sens que je lance un débat là...
**** : Exemple : "Alors aujourd'hui, on va voir la responsable des achats pour acheter ce dont on a besoin pour la maison? Ça va se passer comment, on va choisir sur catalogue? - Heu non j'crois pas non: ici y a pas de grands magasins, alors il n'y a pas de catalogue... " Ben ouai, c'est logique...
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