lundi 24 août 2015

Qu'est-ce qu'on va bien pouvoir manger?

Pain de singe - Bouye
Comme vous l’avez compris dans l’épisode précédent de Teigneux le Taenia, l’un des grands changements pour des européens, et qui plus est peut-être, pour une famille française plutôt écolo, c’est la BOUFFE ! Alors on y va : immersion dans les plus et les moins de la nourriture Sénégalaise ! Commençons par les +, parce que nous sommes des personnes aux estomacs optimistes...

La première chose que tu te vois proposée dès que tu poses un pied à Dakar, c’est « Jus de gingembre,  Bissap, ou Bouye ? » qui vont respectivement dans les extrêmes du plus au moins laxatif.Le jus de Gingembre, comme son nom l’indique, ce n’est ni plus ni moins que du jus de gingembre, c’est donc « muy piquante ! » comme dit Ozzie, mais il parait que c’est bon pour nettoyer le foie et surtout, ça coupe bien la soif. Le Bissap, que Fabien et Anissa m’avaient quand même fait découvrir avant notre départ, n’est pas du vin comme je le croyais initialement à la couleur, mais une plante que l’on fait infuser à la manière du thé, qu’on aromatise (et là chacune a ses petits secrets…) et que l’on sert froid, pourquoi pas alcoolisé -ça c’est un petit aménagement européen justement...  
Ozzie & Astou préparent le bissap
Enfin le « bouye » est du jus de pain de singe, le fruit du baobab et ça, comme on dit ici, c’est plus efficace que le Smecta. Ces jus sont coupés à l’eau, les guides touristiques indiquent donc d’être méfiant mais comme il s’agit d’eau bouillie, moi je dis le contraire, vas-y à cœur-joie, tu auras bien d’autres occasions de faire la fine bouche ! Dans les restau et les commerces, ces jus sont très appétissants parce que très sucrés, à la maison, avec Astou, c’est version light, alors on rajoute du sucre de canne en cachette… Seb, lui, tourne à la Flag, une bière d’ici. Il y a la Gazelle sinon, qui est un peu à l’Afrique ce que Coca Cola est à l’Amérique : une marque qui initialement faisait du Coca et désormais tous les sodas y compris l’eau… Alors Seb boit de la Flag.  Ah j’allais oublier, l’apéro n’est jamais complet sans les « arachides » (on ne dit pas cacahuètes ici attention !!!) qui sont torréfiées avec la coquille au grill et avec du sable ; c’est bien meilleur qu’au four, mais à défaut, ça fait l’affaire… Dans les plus, il y a aussi le corossol, dont on fait aussi des jus mais qu’il est succulent de déguster quartier par quartier. C’est sucré, c’est parfumé, c’est excellent et on en trouvera d’avantage lors de votre venue ; en ce moment ce n’est pas la saison… Dans les +, il y a aussi le « Yassa » qui est une sauce réalisée à partir d’oignons marinés dans l’huile, le citron et une pointe de vinaigre ; à partir de là, c’est  « Poulet Yassa », « Yassa Poisson » et chez nous « Yassa Végétarien » parce qu’en ce moment, ben les oignons « yaksaa » ! Et oui, hélas, en ce moment, c’est la saison d’à peu près … rien ! Pendant « l’hivernage », il fait bien trop chaud pour que quelque chose dans ou hors de la terre ne daigne pousser. Aussi, avec les petits déluges passagers et les terrains qui ravinent, cela fait des extrêmes que les fruits et légumes n’apprécient pas,  bien que les arbres, les arbustes et les herbes recolorisent le paysage de manière fulgurante.
St-Louis-Dakar vendredi : nous traversons des paysages désertiques, jaunes et ocres, assoiffés, le pick-up avale les mirages sur l’asphalte. Lundi, Dakar-St-Louis : on se croirait en Inde ou au Sri Lanka, les villages sont sous les eaux, le sol reverdi alterne avec la terre rouge, le sable dans la plaine a laissé place à l’herbe folle luxuriante, des bijoux d’émeraudes sont nés aux branches des baobabs…
C’est incroyable, c’est magnifique, mais il n’y aura désormais jusqu’en octobre presque rien à manger qui ne soit importé ou produit de manière un peu douteuse… Je sais, cela peut paraître malvenu de faire la moue devant les étals du marché ; même si l’odeur des poissons soi-disant fraîchement péchés*, au-delà de ne pas inspirer confiance, retournerait l’estomac du plus aguerri des pirates ?  Même si la viande pendue à l’air libre disparaît complètement par moments sous des colonies de mouches qui y voient là l’endroit idéal pour y déposer leurs œufs (vu la quantité de mouches qu’il y a déjà, on se dit qu’elles doivent forcement y parvenir…) ?  Même si  les légumes, ou arrivent de l’autre bout de la planète, ou ont sans doute été cultivés à la main lourde en phytosanitaires du paysan du coin qui croit naïvement, à la plus grande satisfaction de Monsanto, que plus t’en mets, mieux ça pousse…. ?
On a osé acheter de la crème fraîche, 8 jours avant la date de péremption, chez nous, on aurait appelé cela du beurre ; quant aux œufs, ils sont frais ? Oui, oui… Ils ont été pondu quand ? Ben je ne sais pas mais y a pas longtemps… Vu la notion du temps sénégalaise, dans cette situation, on a du mal à s’aventurer… Hier, pour la première fois depuis notre arrivée, j’ai entendu parler de « promotion** » : on m’offrait 25% de remise parce que j’achetais, sans le savoir évidemment, un pot de compote Andros périmé d’un mois. Je crois que nous avons découvert où les invendus des grandes chaines de distributions françaises aboutissent ; ils sont néanmoins plus chers qu’en France, ce qui laisse supposer que les marges, pas d’inquiétudes, sont bien respectées!
Arachides maison
Et vous pouvez être sûrs qu’à chaque fois que l’on se fait violence pour tenter un truc, on n’aurait pas dû…  J’ai même fini par croire que la fraîcheur était une notion qui souffrait des ajustements en fonction du pays où l’on vit.  Mais quand tu sais que la viande ici peut être consommée jusqu’à 2 mois après l’abattage de l’animal sans être conservée une seule minute au frigo, tu deviens un poil parano. Et quand un membre de ta famille a déjà eu un ver de plus de 4 mètres dans le corps, encore plus.
Je disais donc que ça peut paraître malvenu de faire la moue devant les étals, mais je vous assure, c’est au-dessus de nos forces de faire autrement et croyez- moi, la punition est lourde pour des gourmands comme nous, car il n’y a rien de plus insupportable que d’être soupçonneux à chaque bouchée, y compris quand pourtant, tes menus sont basés sur une variété de 10 produits ! Avec nos quelques tristes expériences de la DLC, nous avons évidemment oublié depuis longtemps les yaourts et autres produits laitiers ; le gruyère transpirait y compris dans le frigo…A l’élasticité des baguettes, qui peut douter de la proportion de gluten et de conservateurs présents dans le pain ?  Et bien sûr, pas de pain complet ici car la conservation des farines complètes est quasi impossible avec l’humidité ambiante…On ne maigrit pas pour autant et les St-Louisiens sont plutôt bien en chair ; 1 habitant sur 10 est diabétique selon un urgentiste de l’hôpital régional, sans doute le résultat d’une consommation quotidienne de riz aux poissons, le non moins excellent Tiboudiène, et l’absence quasi-totale de légumes dans les habitudes alimentaires…

Mathilde et la grolinette
Nous devons donc notre salut à Mathilde et Ibrahima. Mathilde d’abord, est agronome à la SCL, depuis 3 ans. Amoureuse de la brousse, elle vit actuellement à 20 minutes du centre de St Louis à l’entrée d’ Ndiawdoune dans le garage d’un spécialiste de l’irrigation, réaménagé en petite case. Elle avait fait ses armes dans le métier et dans la jungle en Guyane juste avant. Derrière son allure discrète, son rire gêné et son regard par en dessous, c’est une scientifique passionnée qui, de manière un peu schizophrène, travaille sur des hectares de production intensive le jour, et la nuit cultive son potager familial à la manière de Pierre Rhabi, même terrassée par un palu et quelques amibes… A plus ou moins long termes, elle retrouvera sa Normandie natale pour y développer un projet de maraîchage bio et se remettre en accord avec ses convictions profondes. En attendant, chez Mathilde, on sort la grolinette pour aérer la terre préalablement enrichie en compost pour y planter du bissap et du gombo (les pois-chiches d’ici) : cela réactivera le sol en prévision des semis du mois d’octobre. Elle nous fournit en miel produit par les ruches qu’elle a installées à la SCL, elle nous oriente sur les produits que l’on peut manger sans crainte sur le marché local. Elle nous donne des graines de bissap, patiemment récoltées de sa propre production. Elle nous transmet la recette du fameux compost local ainsi que les contacts d’Ibrahima, qui non seulement tout l’année pourra nous fournir des légumes produits sans traitements, mais nous accompagnera aussi dans la mise en place de notre potager en ville. Et oui, nous n’avons pas vraiment d’autre choix que de tenter l’expérience en famille, faut bien manger non ?! 
Ibou cueille des cocos
Dès le lundi suivant, direction Bango pour effectivement rencontrer Ibrahima dans son potager. La maison et le terrain appartiennent à un français qui vit actuellement à Lyon et qui n’est pas revenu au Sénégal depuis plusieurs années maintenant ; cela fait 14 ans qu’Ibrahima et lui ont scellé un échange de bon principe : l’entretien de la propriété contre l’exploitation du champ de manière raisonnée pour produire de quoi vendre et nourrir sainement les toubabs qui vivent à Bango. Après avoir traversé le désert aride et les villages brûlants qui y mènent, pousser la porte du potager est comme pénétrer une oasis paradisiaque, se téléporter dans un autre pays en quelques secondes. Cocotier, bananier, manguier, papayer, basilic, bissap, menthe, poireaux, betteraves, salades… et bien d’autres plantes que  je ne saurai nommer… C’est beau, c’est riche, c’est luxuriant, organisé. Seb et moi sommes émus par tant de verdure et de grands arbres. C’est ridicule, mais on a presque envie de lui sauter au cou pour le remercier, pas seulement pour nos estomacs mais pour ce que représente ce lieu, ici… Depuis, chaque début de semaine nous allons a Bango chercher les quelques légumes que l’hivernage laisse bien pousser, mais aussi pour se ressourcer dans cet éden paisible. De l’autre côté du terrain, Ibrahima grimpe aux palmiers sous le regard ébahi d’Ozzie pour cueillir des noix de coco, il les épluche au coupe-coupe avec une dextérité impressionnante pendant que notre regard se perd dans l’horizon de la nuit tombante sur le fleuve ; dans quelques heures, les 2 hippopotames de Bango, derniers spécimens vivants de la région, viendront piétiner le talus pour se reposer sur la berge ; Ibrahima a dû mettre une barrière pour protéger l’accès au jardin, il y a un hamac de fortune où il vient s’étendre pour apprécier le lever du soleil en les observant.
Moralité de ce post, l’autonomie alimentaire, plus que possible, est ici indispensable. Je me demande bien pourquoi on s’active à mille autres commerces dans ce pays au ralenti, sachant qu’au final, on ne s’offre pas beaucoup plus qu’un repas, mais il parait que c’est un métier ingrat. Nous allons voir ça !

* On entend par « frais » arrivé au port ce matin ; or il semble que ne nombreuses pirogues équipées de glacières incorporées à la coque partent en mer pour 3 ou 4 jours. Les pêcheurs locaux ont beau nous assurer que si si la glace tient jusqu’au retour, j’ai du mal à y croire au "plastique ultra performant"...

**  Dans un pays où les prix ne sont pas affichés et où tout se négocie, c’est plutôt logique. 

10 commentaires:

  1. Ah j'attends que le potager soit en place alors!

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    1. Ah ah ! Je vois qu'on va former une bonne équipe toi et moi : si tu sème en octobre, y a peu de chance que tu consommes dans le mois... disons novembre plutot!!!

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  3. Ça donne malgré tout très envie de venir se mettre les pieds sous la table...après bien entendu un petit tour dans le potager!

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    1. allez, poses tes dates! il faut qu'on organise le planning non d'un chien !!!

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    2. Pour le moment je m'essaye au Loto ;-)

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  4. Ah la la, Mamik fait sa fiérote! Elle a dégusté du bissap il y a 5ans grâce à un collègue du Cfa de Pugnac qui faisait un échange avec un lycée technique du Sénégal, et depuis, elle s'en fait régulièrement grâce aux fleurs de l'hibiscus rouge, mais il est certainement beaucoup moins bon que celui d'Oz etd'Astou parce qu'il manque la partie de rigolade!
    Et pour Noël, pour la tribu Amelin,elle a confectionné du bouye avec du pain de singe en poudre. .. Mais le résultat était moyen:)
    Je vais donc pouvoir bénéficier de votre expérience!
    Un grand bonjour de ma part à la courageuse Mathilde et à votre nouvel ami Ibrahima. Honneur aux gens de bonne volonté! Et merci à eux de pourvoir à la santé de votre tuyauterie intime.
    Bien sûr, gratter la terre, c'est difficile et ingrat sous toutes les latitudes, mais vous pouvez dire aux Sénégalais que lagroforesterie, c'est ce qu'il y a de plus chic en Europe actuellement!
    Mamik

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  5. Hmmm le corossol. Ma mère me faisait des sorbets au corossol. Elle faisait bouillir de l'eau avec du sucre pour faire un sirop, elle épépinait le corossol, mixait la chair avec du jus de citron et le sirop et faisait tourner la préparation pendant 1/2h dans une antique sorbetière. Et hop : congélateur. C'est très rafraichissant et délicieux. Pareil pour les mangues. Miam !!

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    1. Hum! Vivement le mois de novembre, j'en ai planté dans le jardin et à mon tour, peut-ête, je serais la maman aux sorbets ;-) ... Merci pour la recette Sonia!

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