Difficile, voire impossible de te décrire en détail les
semaines qui ont précédé le festival. Mais pour te donner une idée de
l’ambiance générale, imagine qu’Ozzie avait finalement décidé que « JAMAIS
il ne marcherait pour le climat! » et que Seb lui, dans la dernière
ligne droite, rasait les murs de notre jolie maison coloniale en priant le
ciel, qu’il sait pourtant vide, pour que ça se termine vite… Moi, je savais que
le défi « Monter un Festival en Terres Inconnues » allait être pour
chacun de nous une expérience riche de découvertes, de surprises et d’anecdotes
inoubliables. Sans doute dois-je aujourd’hui avouer qu’inconsciemment, au-delà
de la cause environnementale qui nous portait, c’était cela même que je visais.
Alors voici une liste non exhaustive, désorganisée et tout à fait saint-louisienne
des souvenirs qu’en bribes je chérirai toujours et qui m’ont, d’une manière ou
d’une autre, un peu changée.
Dans la tournée préliminaire des partenaires, il y a d’abord
la réunion avec les 4 chefs de quartiers, qui, loin d’aboutir au partenariat
escompté sur la prise en charge du catering des artistes, dégénère en un
pugilat sur le banquet que moi la toubab, qui ne connait visiblement rien aux
« habitudes africaines », refuse d’offrir ! Tous les sept pliés
en quatre autour d’une mini-table de l’école maternelle "Mame Yaye", l’un s’esclaffe
à l’idée-même d’un sandwich sans viande, l’autre refuse de croire qu’il n’y
aura qu’un seul repas, le troisième me chamaille sec autour du prix d’un sac de
riz et le dernier observe la scène d’un regard morne mais ne manque pas
d’opiner du chef pour me signifier qu’il est tout à fait d’accord avec les
arguments que m’assènent ses collègues. Heu allo les gars ?! C’est vous qui
êtes sensés le payer le catering…. !!!! J’ai compris plus tard que la
technique consistait en fait à me faire augmenter les besoins pour que je
finisse par concéder un petit budget sonnant et trébuchant : au final, ils
auraient bien fourni gratuitement le catering grâce à la générosité des mamas
du quartier mais eux aurait aussi fait leur affaire de notre enveloppe... Ça
s’est terminé qu’Andraiana a fait les sandwiches et qu’on a jamais vu un des
quatres Tonton Flingueurs le jour du projet ! Le plus rodé de tous à la
sophistique avait en plus absolument tenu à nous raccompagner : sous le
regard interloqué des passants remontant la grand-rue au milieux des phares
dépareillés qui déchiraient la nuit épaisse, il avait agité ses courts bras
potelés en déclamant à qui voulait l’entendre le montant en CFA des dépenses
inutiles et indécentes du Maire de St-Louis… Je ne peux pas dire que sur le
fond, je n’adhérais pas à ses propos mais putain, le mec était en train de nous
instrumentaliser pour sa campagne aux municipales! Au bout de 800m
interminables à fixer silencieusement nos claquettes, on s’était engouffré dans un taxi pour fuir le bonhomme et Andraina et moi avions tout de suite vidé
notre sac à Alioune comme chez un psy : lui, il était mort de rire. C’est
comme ça ici les filles…. Aujourd’hui, je ne comprends toujours pas que ce cela
puisse fonctionner ainsi mais, j’avoue, j’en ris aussi.
Très déroutant aussi l’organisation de la Marche pour le
Climat : Fily avait initialement imaginé un départ de l’Université Gaston
Berger, situé à quelques dix kilomètres du centre-ville puis un rapatriement
des étudiants en bus vers le lieu du concert. Finalement lâchés par le
Rectorat, nous nous rabattons sur un départ en centre-ville depuis la
Gouvernance, mais c’est alors la Préfecture qui dit non, par peur que nous ne
gênions la circulation… Un dimanche à 15h00, sans dec ? ????!!!!
Ouai bon alors au pied du Pont Faidherbe ? Ah Non ! On ne traverse pas à pied ce pont historique
qui pourtant dispose de 2 voies piétonnes, ça pourrait l’abimer! Ah ok, je ne
vois pas très bien comment vous pouvez nous en empêcher mais disons, pour vous
faire plaisir, Place Abdoulaye Wade alors ? Heu non, toujours pas et
puis non, tout court ! Ce sera Commissariat Central de Sorr ou rien du
tout ! C’est sans dire qu’Alioune a bien passé trois semaines - soit au
moins 72 heures d’affilé - dans les couloirs de l’administration pour se voir
proposer un compromis, qui wahooo, symboliquement, en jette tellement !!!
Le vendredi précédent la date, nous ne connaissons toujours pas le trajet
officiel et je me décide vers 19h00 à jouer mon joker relationnel en
mettant sur le coup l’Institut Français. 1h plus tard débutent à Paris les
attentats. Pour d’autres raisons donc, nous partirons bien du Commissariat
Central, si tant est que nous partions… Une fois de plus, tout prendra son sens
le jour J où, me rendant au Commissariat une demi-heure avant le début de la Marche
pour, comme convenu, accompagner le fourgon à la station essence et payer le
plein*, les brigadiers à l’accueil me dévisageront avec leur gros yeux de tiof
en voie de disparition, de même que le commandant qui interrompra un interrogatoire
un poil musclé pour étudier mon cas : c’est une simple histoire de
contingent sur un dimanche en fait… Pendant que le type pas au courant appelle
un autre type visiblement pas au courant qui attend qu’un autre type
visiblement pas au courant le rappelle pour nous dire quoi faire, la télévision
hertzienne crépite et souffle bruyamment alors que deux détenus en lambeaux allongent
le cou dans l’angle de leur geôle pour ne pas perdre une miette d’un match de
foot a priori palpitant. Dans la tension du moment et presque mécaniquement, je
frappe un grand coup sur l’appareil qui se remet à diffuser proprement sous
le regard enthousiaste des prisonniers dont je me sens curieusement complice à
cet instant ; les brigadiers me dévisagent encore plus vindicativement ;
je baisse les yeux en réalisant. Le plus grand sur son promontoire finit par
raccrocher en indiquant que oui, c’est vrai, il me faut un personnel avec un
fourgon. Toute excitée et triomphante, je saute dans le véhicule et comme
convenu, nous nous rendons à la station alors que le brigadier me décourage d’accrocher
ma ceinture : c’est seulement à 150 mètres tu sais…
| Echauffement obligatoire! |
Dans le genre « tu galères dans un sens pendant trois
semaines et ça se débloque finalement en une dizaine de minutes », il y a
eu aussi notre rapide incursion dans le milieu médiatique saint-louisien. Découvrir
que dans un état de droit démocratique, il faut payer les journalistes pour
obtenir quelconque article d’annonce ou de couverture, c’était pour moi
révoltant et inadmissible**. Alors nous ne nous y sommes pas résolus et il a
fallu ramer, pagayer, galérer et presque manquer de chavirer… ! C’était
pourtant 5 ou 6 éclaireurs que l’on avait envoyés pour atteindre LE directeur
en chef qu’il fallait convaincre pour obtenir un espace de diffusion. Mais rien
n’y faisait et les deadlines approchaient dangereusement. Si bien qu’un matin,
j’ai pris mon courage à deux mains pour contacter le Monsieur en
personne : une mini-présentation du projet en moins d’une minute par
téléphone et hop, un RV pour le lendemain. A la première heure, je répétais mon
speech dans son bureau et dans les dix minutes, il m’ouvrait les portes du
studio pour que nous enregistrions en français et en wolof des bandes annonces
qui seraient diffusées chaque jour gratuitement jusqu’à l’évènement. OK… Je
rentre dans la cabine et récite un texte que je n’ai pas eu le temps de
rédiger. Le type de l’autre côté de la vitre, à mon grand étonnement, me dit
que c’est bon et en quelques secondes, il nettoie toute la bande de mes tics de
langage et hésitations. Ce mec est un mélange entre un sprinter et un orfèvre
du son. C’est au tour d’Alou. Même 2 ou 3 reprises, même 2 ou 3 gènes de
balbutiement, petit rire de petit malaise, et puis c’est bon. Le mec couple nos
deux interventions, y rajoute un jingle avant et après et hop c’est dans la boite, au revoir
messieurs dames ! Nice ! Trop fac’ ! C’est vrai : je dois avouer
que sur le coup, je me suis demandée si mes collègues ne s’étaient pas un peu f… de ma gu… et n’avaient
pas un peu exagéré les difficultés de la mission… Mais lorsque que le nœud sur
la presse écrite s’est aussi défait grâce à une toubab, j’ai alors compris
combien, que nous le voulions ou non, que cela soit juste ou non, les décisionnaires
sénégalais de tous secteurs, pratiquent vis-à-vis des blancs une espèce de
racisme positif, des véritables passe-droits de principe qui grillent
systématiquement les acteurs sénégalais, pourtant tout aussi compétents, et les
refoulent de manière intolérable en salle d’attente ! En gros, si c’est un toubab qui dit ou qui
organise, c’est important, sinon….
![]() |
Les bras croisés, sourcils dressés, en apnée, le temps de scruter l’espace à 360°, je prends la mesure des bienfaits du flottement, ce que certain nomment ici "le flegme" qui, à l’instar de notre si cher "management", produit ses petits miracles… Ça s’est combiné tout seul et chacun vaque à ses petites occupations : une photo de groupe avec les enfants par-ci un test micro par-là ; une distribution de thé glacé à droite pendant qu’une présentation du four solaire produit par les étudiants s’est improvisée à gauche… Visiblement, cela n’étonne que toi…
Evidemment, j'avais rongé mon frein toute la journée en tentant de rattraper les 4h de retard prises sur le planning de la journée dès le non-levé de nos équipes ; bien sûr, j'ai frôlé l'infarctus quand la scène s'est écroulée (si, si, au sens propre!) à réception du double flip d'un b-boy lors des balances ; ben oui j'ai sillonné en long, en large et en travers, dans la nuit épaisse, la foule compacte mais tristement immobile devant le programme détonnant que nous déroulaient les rappeurs saint-louisiens et toutes leurs tripes... Ce que j'ai appris donc ce soir là avant tout, c'est le lâcher-prise : le concert a miraculeusement débuté à l'heure, le public était là et dans Saint-louis encore, on parle de ces impro sur l'environnement en Afrique qui se sont élevées dans le ciel plus haut que les gaz à effet de serre. Et le Grand Battle, qui avait été préparé selon moi d'une manière plus qu'anarchique, qui a littéralement "douché" le public en un enchaînement rappé-chorégraphié réglé comme du papier à musique, à te faire monter les larmes de précision (et d'inquiétude aussi, car à nouveau le plancher basculait dangereusement sous le poids de la trentaine d'artistes déchaînés)!
Tu me connais, j'ai du mal avec les compliments et avec ces mois passés entre temps, je ne sais désormais quelque détail j'aimerai te décrire en priorité ; j'ai presque envie de te dire pour te narguer : tu n'avais cas y être!
Pour te faire une faire une idée de l'ambiance complice qu'il y avait entre chacun d'entre nous, tu peux toujours lancer la vidéo sur la droite, tu découvriras par la même la musique d'Alou. Et si tu veux en voir plus, il va falloir poser des congés pour l'année prochaine car dès ce soir, autour d'un bissap et d'un bouye maison, on commence tous ensemble à se demander comment on va pouvoir remettre le couvert. En attendant, je te donne l'expression qui pour moi a marqué à jamais cette journée : HAM BOKASSA WELA!
* :
Evidemment on ne reviendra pas sur le fait qu’un plein pour moins d’un
kilomètre c’est cher payé, mais on peut par contre se demander ce qui se passe
en situation d’urgence vitale par exemple…
** Ok,
certains de rétorquer que finalement, allécher les journalistes lors de
luxueuses conférences de presse en Europe revient quasiment au même. Ben non, c'est pas vrai!


Ah oui le désarroi étonné après Florent Pagny, je vois exactement !! J'ai d'ailleurs écouté l'émission presque en entier (ok, j'ai avancé sur Florent Pagny!) avant de lire ce post. Bien impressionnantes toutes ces tribulations en tout cas...! Bravo et merci de nous les faire partager. ;o)
RépondreSupprimerAmélie
Super Maya, on le vit le festival!! Ça donne follement envie tout ça. L'espace d'un instant de lecture on est transporté dans tes tribulations comme dit plus haut. Merci!!
RépondreSupprimerWow je revis le festival,on dirai qu'on n'a pas vécu tout ça. Ça reste inoubliable comme tu dis. Next??? ;)
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