vendredi 22 janvier 2016

GREENPOP FESTIVAL - EP 2 - Organisation en Terres Inconnues


Difficile, voire impossible de te décrire en détail les semaines qui ont précédé le festival. Mais pour te donner une idée de l’ambiance générale, imagine qu’Ozzie avait finalement décidé que « JAMAIS il ne marcherait pour le climat! » et que Seb lui, dans la dernière ligne droite, rasait les murs de notre jolie maison coloniale en priant le ciel, qu’il sait pourtant vide, pour que ça se termine vite… Moi, je savais que le défi « Monter un Festival en Terres Inconnues » allait être pour chacun de nous une expérience riche de découvertes, de surprises et d’anecdotes inoubliables. Sans doute dois-je aujourd’hui avouer qu’inconsciemment, au-delà de la cause environnementale qui nous portait, c’était cela même que je visais. Alors voici une liste non exhaustive, désorganisée et tout à fait saint-louisienne des souvenirs qu’en bribes je chérirai toujours et qui m’ont, d’une manière ou d’une autre, un peu changée.

Dans la tournée préliminaire des partenaires, il y a d’abord la réunion avec les 4 chefs de quartiers, qui, loin d’aboutir au partenariat escompté sur la prise en charge du catering des artistes, dégénère en un pugilat sur le banquet que moi la toubab, qui ne connait visiblement rien aux « habitudes africaines », refuse d’offrir ! Tous les sept pliés en quatre autour d’une mini-table de l’école maternelle "Mame Yaye", l’un s’esclaffe à l’idée-même d’un sandwich sans viande, l’autre refuse de croire qu’il n’y aura qu’un seul repas, le troisième me chamaille sec autour du prix d’un sac de riz et le dernier observe la scène d’un regard morne mais ne manque pas d’opiner du chef pour me signifier qu’il est tout à fait d’accord avec les arguments que m’assènent ses collègues. Heu allo les gars ?! C’est vous qui êtes sensés le payer le catering…. !!!! J’ai compris plus tard que la technique consistait en fait à me faire augmenter les besoins pour que je finisse par concéder un petit budget sonnant et trébuchant : au final, ils auraient bien fourni gratuitement le catering grâce à la générosité des mamas du quartier mais eux aurait aussi fait leur affaire de notre enveloppe... Ça s’est terminé qu’Andraiana a fait les sandwiches et qu’on a jamais vu un des quatres Tonton Flingueurs le jour du projet ! Le plus rodé de tous à la sophistique avait en plus absolument tenu à nous raccompagner : sous le regard interloqué des passants remontant la grand-rue au milieux des phares dépareillés qui déchiraient la nuit épaisse, il avait agité ses courts bras potelés en déclamant à qui voulait l’entendre le montant en CFA des dépenses inutiles et indécentes du Maire de St-Louis… Je ne peux pas dire que sur le fond, je n’adhérais pas à ses propos mais putain, le mec était en train de nous instrumentaliser pour sa campagne aux municipales! Au bout de 800m interminables à fixer silencieusement nos claquettes, on s’était engouffré dans un taxi pour fuir le bonhomme et Andraina et moi avions tout de suite vidé notre sac à Alioune comme chez un psy : lui, il était mort de rire. C’est comme ça ici les filles…. Aujourd’hui, je ne comprends toujours pas que ce cela puisse fonctionner ainsi mais, j’avoue, j’en ris aussi.

Très déroutant aussi l’organisation de la Marche pour le Climat : Fily avait initialement imaginé un départ de l’Université Gaston Berger, situé à quelques dix kilomètres du centre-ville puis un rapatriement des étudiants en bus vers le lieu du concert. Finalement lâchés par le Rectorat, nous nous rabattons sur un départ en centre-ville depuis la Gouvernance, mais c’est alors la Préfecture qui dit non, par peur que nous ne gênions la circulation… Un dimanche à 15h00, sans dec ? ????!!!! Ouai bon alors au pied du Pont Faidherbe ? Ah Non !  On ne traverse pas à pied ce pont historique qui pourtant dispose de 2 voies piétonnes, ça pourrait l’abimer! Ah ok, je ne vois pas très bien comment vous pouvez nous en empêcher mais disons, pour vous faire plaisir, Place Abdoulaye Wade alors ? Heu non, toujours pas et puis non, tout court ! Ce sera Commissariat Central de Sorr ou rien du tout ! C’est sans dire qu’Alioune a bien passé trois semaines - soit au moins 72 heures d’affilé - dans les couloirs de l’administration pour se voir proposer un compromis, qui wahooo, symboliquement, en jette tellement !!! Le vendredi précédent la date, nous ne connaissons toujours pas le trajet officiel et je me décide vers 19h00 à jouer mon joker relationnel en mettant sur le coup l’Institut Français. 1h plus tard débutent à Paris les attentats. Pour d’autres raisons donc, nous partirons bien du Commissariat Central, si tant est que nous partions… Une fois de plus, tout prendra son sens le jour J où, me rendant au Commissariat une demi-heure avant le début de la Marche pour, comme convenu, accompagner le fourgon à la station essence et payer le plein*, les brigadiers à l’accueil me dévisageront avec leur gros yeux de tiof en voie de disparition, de même que le commandant qui interrompra un interrogatoire un poil musclé pour étudier mon cas : c’est une simple histoire de contingent sur un dimanche en fait… Pendant que le type pas au courant appelle un autre type visiblement pas au courant qui attend qu’un autre type visiblement pas au courant le rappelle pour nous dire quoi faire, la télévision hertzienne crépite et souffle bruyamment alors que deux détenus en lambeaux allongent le cou dans l’angle de leur geôle pour ne pas perdre une miette d’un match de foot a priori palpitant. Dans la tension du moment et presque mécaniquement, je frappe un grand coup sur l’appareil qui se remet à diffuser proprement sous le regard enthousiaste des prisonniers dont je me sens curieusement complice à cet instant ; les brigadiers me dévisagent encore plus vindicativement ; je baisse les yeux en réalisant. Le plus grand sur son promontoire finit par raccrocher en indiquant que oui, c’est vrai, il me faut un personnel avec un fourgon. Toute excitée et triomphante, je saute dans le véhicule et comme convenu, nous nous rendons à la station alors que le brigadier me décourage d’accrocher ma ceinture : c’est seulement à 150 mètres tu sais… 
Echauffement obligatoire!
Bon, pour le trajet de la marche, ben il se fiera aux indications du moment. Mais par contre, très important : il faut s’échauffer avant de marcher car il s’agit d’une activité physique. Donc on se mettra tous sur le rond-point principal et on ne partira pas avant d’avoir terminé les étirements … Les yeux mi-clos, je l’interroge fixement du regard pour déjouer une éventuelle manipulation qui consisterait à user de son pouvoir pour nous ridiculiser publiquement… Il ne dit mot alors je suis descendue du fourgon en promettant…. (cf photo ci-contre…).

Dans le genre « tu galères dans un sens pendant trois semaines et ça se débloque finalement en une dizaine de minutes », il y a eu aussi notre rapide incursion dans le milieu médiatique saint-louisien. Découvrir que dans un état de droit démocratique, il faut payer les journalistes pour obtenir quelconque article d’annonce ou de couverture, c’était pour moi révoltant et inadmissible**. Alors nous ne nous y sommes pas résolus et il a fallu ramer, pagayer, galérer et presque manquer de chavirer… ! C’était pourtant 5 ou 6 éclaireurs que l’on avait envoyés pour atteindre LE directeur en chef qu’il fallait convaincre pour obtenir un espace de diffusion. Mais rien n’y faisait et les deadlines approchaient dangereusement. Si bien qu’un matin, j’ai pris mon courage à deux mains pour contacter le Monsieur en personne : une mini-présentation du projet en moins d’une minute par téléphone et hop, un RV pour le lendemain. A la première heure, je répétais mon speech dans son bureau et dans les dix minutes, il m’ouvrait les portes du studio pour que nous enregistrions en français et en wolof des bandes annonces qui seraient diffusées chaque jour gratuitement jusqu’à l’évènement. OK… Je rentre dans la cabine et récite un texte que je n’ai pas eu le temps de rédiger. Le type de l’autre côté de la vitre, à mon grand étonnement, me dit que c’est bon et en quelques secondes, il nettoie toute la bande de mes tics de langage et hésitations. Ce mec est un mélange entre un sprinter et un orfèvre du son. C’est au tour d’Alou. Même 2 ou 3 reprises, même 2 ou 3 gènes de balbutiement, petit rire de petit malaise, et puis c’est bon. Le mec couple nos deux interventions, y rajoute un jingle avant et après  et hop c’est dans la boite, au revoir messieurs dames ! Nice ! Trop fac’ ! C’est vrai : je dois avouer que sur le coup, je me suis demandée si mes collègues ne s’étaient pas un peu f… de ma gu… et n’avaient pas un peu exagéré les difficultés de la mission… Mais lorsque que le nœud sur la presse écrite s’est aussi défait grâce à une toubab, j’ai alors compris combien, que nous le voulions ou non, que cela soit juste ou non, les décisionnaires sénégalais de tous secteurs, pratiquent vis-à-vis des blancs une espèce de racisme positif, des véritables passe-droits de principe qui grillent systématiquement les acteurs sénégalais, pourtant tout aussi compétents, et les refoulent de manière intolérable en salle d’attente !  En gros, si c’est un toubab qui dit ou qui organise, c’est important, sinon…. 

 Emission On Parle Français

Bon, je vous passe les détails non moins mémorables de notre intervention dans l’émission On parle français  et mon désarroi étonné lorsque l’on m’a proposée de m’exprimer sur ce monument de la chanson française qu'est apparemment Savoir aimer de Florent Pagny. Je vous invite néanmoins à jeter une oreille sur le débat posé aux alentours de 4'30 sur la notion de "Comportement" (cf a droite le lien audio), en faisant fi des cafouillages techniques bien sûr, et qui vous permettra peut-être, comme ce fut le cas pour moi, de réaliser combien la liberté de choix et d’être sont inscrits en nous, français, intellectuellement, physiquement, intrinsèquement… Ca c’était une belle leçon. Et puis il y a eu aussi un grand éclat de rire intérieur, quand à son tour, Alou a littéralement pali au moment de s’exprimer sur le morceau le plus mainstream d’un de ces artistes si respecté ici…  Expérience de la boffitude interculturelle partagée : ça c’est fait ! Enfin, pour refermer le chapitre sur les médias, il faut quand même que je vous raconte combien ces personnes importantes, par le pouvoir de la « VRAIE » parole dont ils disposent s’ils daignent se déplacer, sont agaçantes, insupportables, révoltantes. Imagine que tu as tant bien que mal réussi à lancer un cortège d’une soixantaine de personnes derrière un camion de flics roulant au pas sous les regards incrédules de badauds n’arrivant pas vraiment à déchiffrer notre verbiage revendicatif ; que tu dois quand même tenir la cadence car il y a un bon paquet de taxi à la queue qui en ont un peu rien à br… de la Planète B (eux qui lavent sans scrupule leur outil de travail dans le fleuve… ben, comment tu veux faire autrement ???) et parce que ceux qui arrivent sur la file d’en face (oui, on ne ferme pas totalement la rue : on sécurise, un peu et on fait des signes pour dire de ralentir depuis le véhicule), tu ne les as pas non plus dans la poche… Donc imagines que là, tu trouves un spot idéal pour faire un stop symbolique, accrocher une poubelle sur la voie publique, prendre quelques photos avec les banderoles, chanter un slogan, « twitter ton event » …. après avoir couru derrière le fourgon de la police qui, trop concentré sur l’avant, n’a pas vu qu’il n’y a plus de manif à l’arrière… Ben imagine qu’au moment où la marche se remet en branle, que le fourgon repart, c’est là que les journalistes,  percevant l’opportunité de s’éviter quelques centaines de mètres à pied, te bloquent littéralement avec leurs appareils, caméra et micro, te donnent la pose, et lancent les enregistrements comme ils referment sur toi la porte d’une cellule, et qu’ incrédule, tu regardes partir le cortège… sans tête ! Là tu repenses au flic qui bon, a priori, n’avait pas besoin du plan du trajet… aïe… Tu maudis les zozos, tu souris niaisement devant la caméra, et tu t’emportes dans un discours démesurément colérique et alarmiste sur le réchauffement climatique, qui va tuer un sacré paquet de gens, les pauvres en premier, et les guerres… tu crois que c’est pourquoi les guerres hein ?  C’est ce que tout le monde retiendra le lendemain dans la presse écrite et tu en as encore la boule au ventre aujourd'hui rien que de l’évoquer !!! Mais dans l’instant, tu pensais au cortège, à t’enfuir au plus vite, et qu’on en finisse bordel avec ces foutus bons de présence, vite s’entasser à 7 dans la grosse berline louée pourr l’occasion par Greenpeace Dakar, arriver en trombe, haletante, transpirante comme jamais ici (si si !!) sur la scène du festoche et là … c’est la véritable magie de l’Afrique, ou du Sénégal, ou de Saint-Louis, ou de l’instant, je ne sais pas…
Les bras croisés, sourcils dressés, en apnée, le temps de scruter l’espace à 360°, je prends la mesure des bienfaits du flottement, ce que certain nomment ici "le flegme" qui, à l’instar de notre si cher "management", produit ses petits miracles… Ça s’est combiné tout seul et chacun vaque à ses petites occupations : une photo de groupe avec les enfants par-ci un test micro par-là ; une distribution de thé glacé à droite pendant qu’une présentation du four solaire produit par les étudiants s’est improvisée à gauche… Visiblement, cela n’étonne que toi…

Evidemment, j'avais rongé mon frein toute la journée en tentant de rattraper les 4h de retard prises sur le planning de la journée dès le non-levé de nos équipes ; bien sûr, j'ai frôlé l'infarctus quand la scène s'est écroulée (si, si, au sens propre!) à réception du double flip d'un b-boy lors des balances ; ben oui j'ai sillonné en long, en large et en travers, dans la nuit épaisse, la foule compacte mais tristement immobile devant le programme détonnant que nous déroulaient les rappeurs saint-louisiens et toutes leurs tripes... Ce que j'ai appris donc ce soir là avant tout, c'est le lâcher-prise : le concert a miraculeusement débuté à l'heure, le public était là et dans Saint-louis encore, on parle de ces impro sur l'environnement en Afrique qui se sont élevées dans le ciel plus haut que les gaz à effet de serre. Et le Grand Battle, qui avait été préparé selon moi d'une manière plus qu'anarchique, qui a littéralement "douché" le public en un enchaînement rappé-chorégraphié réglé comme du papier à musique, à te faire monter les larmes de précision (et d'inquiétude aussi, car à nouveau le plancher basculait dangereusement sous le poids de la trentaine d'artistes déchaînés)!
Tu me connais, j'ai du mal avec les compliments et avec ces mois passés entre temps,  je ne sais désormais quelque détail j'aimerai te décrire en priorité ; j'ai presque envie de te dire pour te narguer : tu n'avais cas y être!
Pour te faire une faire une idée de l'ambiance complice qu'il y avait entre chacun d'entre nous, tu peux toujours lancer la vidéo sur la droite, tu découvriras par la même la musique d'Alou. Et si tu veux en voir plus, il va falloir poser des congés pour l'année prochaine car dès ce soir, autour d'un bissap et d'un bouye maison, on commence tous ensemble à se demander comment on va pouvoir remettre le couvert. En attendant, je te donne l'expression qui pour moi a marqué à jamais cette journée : HAM BOKASSA WELA!



*  :  Evidemment on ne reviendra pas sur le fait qu’un plein pour moins d’un kilomètre c’est cher payé, mais on peut par contre se demander ce qui se passe en situation d’urgence vitale par exemple…

** Ok, certains de rétorquer que finalement, allécher les journalistes lors de luxueuses conférences de presse en Europe revient quasiment au même. Ben non, c'est pas vrai!

3 commentaires:

  1. Ah oui le désarroi étonné après Florent Pagny, je vois exactement !! J'ai d'ailleurs écouté l'émission presque en entier (ok, j'ai avancé sur Florent Pagny!) avant de lire ce post. Bien impressionnantes toutes ces tribulations en tout cas...! Bravo et merci de nous les faire partager. ;o)

    Amélie

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  2. Super Maya, on le vit le festival!! Ça donne follement envie tout ça. L'espace d'un instant de lecture on est transporté dans tes tribulations comme dit plus haut. Merci!!

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  3. Wow je revis le festival,on dirai qu'on n'a pas vécu tout ça. Ça reste inoubliable comme tu dis. Next??? ;)

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