lundi 11 janvier 2016

GREENPOP FESTIVAL - EP 1 : Naissance d'une aventure humaine

Il y a des moments où l’on oublie de se raconter, tout occupé qu’on est à vivre, pleinement. Puis vient le temps du souvenir, pas nécessairement nostalgique, mais plutôt tiédi, presque refroidi. Du genre qui nous fait ressentir le besoin d’être urgemment consigné pour en déjouer la petite mort, celle de la disparition de ces précieux et croustillants détails d’où semble jaillir le réalisme, la vie. Donc si tu es à court de munitions sur ta table de chevet ou que le Père-Noel ne t’a pas gâté des meilleures lectures, hop je t’emmène ! Je t’embarque même, dans l’histoire en quelques épisodes d’une version saint-louisienne de la COP21, une chouette aventure humaine sénégalaise dont j’ai eu la chance d’être l’une des protagonistes… Et voici pour commencer, les autres personnages principaux.

Elle, c’est Andraina Andrianandrasana (prononcez [Andjey]) qui comme moi vit à Saint-Louis depuis quelques mois, est mariée à un salarié expat qui part à l’aube et rentre à l’aurore (donc qui s’ennuie), est mère poule d’un enfant unique (donc qui a besoin d’air) et est complètement ulcérée par la pollution environnante de Saint-Louis (donc avec qui on peu faire cause commune). Elle est Malgache, ce qui, sur le papier, en fait une véritable africaine. Dans la réalité, elle et moi pour les sénégalais, c’est bonnet blanc et blanc bonnet : nous sommes 2 toubabs. Surtout, on partage d’avoir une grande banane à la place du sourire ainsi que le désir ardent de refaire le monde en secouant la planète Sénégal comme une boule à neige… bref, c’est LA partenaire idéale, qui plus est suffisamment naïve parfois (et oui j’avoue maintenant Andraina si tu me lis…. ;-) ) pour se lancer dans une aventure rocambolesque qui s’ignore…

Voici ensuite Alioune. C’est l’ancien locataire de la maison où vit aujourd’hui Andraina et qui, entre deux mises au point sur la facturation de la connexion internet que l’un a ouvert et dont l’autre profite, s’est révélé un saint-louisien très engagé dans les projets autour de la jeunesse. Il y a l’Ecole Maternelle Mame Yaye dans le quartier populaire de Pikine qu’il a lui-même créée et dont il porte la direction selon le principe, complètement novateur et très controversé ici, d’apprentissage par le jeu… Il porte aussi un projet de dispensaire pour les enfants talibés du quartier de Darou, que jusqu’ici lui et son équipe soignaient à même la rue, laquelle était parmi les plus insalubres de Saint-Louis. Tout ceci lui a valu entre autres actions d’être élu Président du Conseil de la Jeunesse... Mais loin d’être étourdi par ce titre pompeux et même carrément agacé par l’instrumentalisation des jeunes dans le jeu politique local, Alioune travaille plutôt comme une fourmi embarquée dans  un sous-marin en dérive, à leur responsabilisation individuelle. Donc, dans notre équipe de choc, Alioune, c’est notre décodeur local, le roi du process sénégalais, notre soupape et la réserve de patience qui aura, a plein d’endroits, permis d’éviter l’implosion de nos projets (tu imagines toi, de rester en tout et pour tout 72h dans les couloirs de la préfecture pour obtenir une autorisation que l’on ne nous aura jamais demandée ? ) Discret, mais toujours partant et tenace, Alioune c’est la force tranquille sénégalaise, le papa de l’équipe.

Un autre qui consacre sa vie à réveiller les consciences des jeunes saint-louisiens, c’est lui, Alou, le choriste du groupe de hip-hop Null Kukk ( traduisez « Plus noir que noir » et lancez la chanson dans la playlist Spotify située à droite). Quand l’opportunité s’est présentée avec l’Institut Français de lancer une action de sensibilisation aux enjeux climatiques dans le cadre de la Cop21, en montant un événement de culture urbaine à Saint-Louis, on m’a dit à plusieurs reprises  il faut que tu contactes Alou. Visiblement connu comme le loup blanc, justement, et comme lorsque c’est le cas ici, je m’attendais à la star locale en goguette, une caricature bling bling scintillante de toc et douée d’une assurance écrasante, qui serait finalement en toc aussi pourtant… N’empêche que sa tanière est à Pikine, le quartier très populaire que je vise à défaut de l’île qui, à l’inverse, est la zone de villégiature des toubabs (entendez par là la paroisse pour laquelle on n’a pas vraiment besoin de prêcher…). Et n'empêche que les voix de la meute (entendez par là la génération Y rappeuse et conscientisée du quartier) porteront à coup sûr bien plus loin et plus juste dans la forêt que la rengaine nasillarde d’une paire écolo-bobo à dévorer toutes crues ! Donc ça mérite de se forcer et quand j’ouvre la porte sur ce personnage solaire d’où rayonne un équilibre harmonieux entre sérénité, engagement et bienveillance, je dois avouer que je ne suis pas très fière de réaliser qu’une fois de plus, et seulement en 3 mois ici, je me suis laissée piéger par l’éternelle pensée simpliste : codes => cases => cadres => a prioiri =>, généralités => arrogance=> GRRRRRHHHHH !!! Mais bref, passons : donc on se présente mutuellement autour d’un verre d’eau et il me raconte d’abord la Rue de France lorsqu'il y vivait, enfant, avec sa famille ; il me confie ses combines de gardien-vandale des Merco des Toubabs les soirs de concerts à l’Institut Français, et aussi les parties de pêche dans la nuit noire après avoir escaladé l’enceinte de l’Ecole Française où est scolarisé aujourd’hui Ozzie. Ses histoires emplissent ma maison qu’il a connue de l’intérieur dans les années 90 et je me surprends à voyager en mode sépia dans mon quartier, déjà si familier. Puis il y a l’histoire de son père, directeur d’Ecole, d’abord coranique, puis publique, et le jour où il a demandé à celui-de ces enfants qui ne daignait pas s’exprimer d’arrêter de se cacher pour faire du rap. Plus tard, le vieux* lui donna son soutien dans ses choix de vie professionnelle, bien qu’avoir un fils rappeur, c’est pas vraiment une fierté et en plus, ça remplit pas le bol… Une vraie preuve d’amour quoi ! Donc avec ça évidemment, y a pu y avoir les premiers visas français et les frères du quartier qui essaient avant le départ de te convaincre de ne pas revenir. Les mêmes qui, à ton retour, te quémandent, te critiquent, te reprochent, t’insultent dans l’ombre, toi qui est seulement parti pour un mois mais qui n’a pas été foutu de ramener « de l’arzent » pour la grande famille. Se laisser dire qu’on n’est pas vraiment un homme en fait.  Mais finalement, oser soutenir quand même, contre tous les discours de ceux qui préfèrent mentir pour ne pas décevoir, la réalité morbide d’une Europe violente, au quotidien bien loin de la culpabilité postcoloniale… Parvenir aussi, auprès des tout petits Pikinois**, à faire la démonstration que pour aller et venir librement en Europe, il suffit de ne pas tricher. Et surtout, plus que tout, montrer qu’oser dire est vital, nécessaire, urgent, qu’il faut prendre des risques ! Vous l’avez compris, Alou est un homme droit et humaniste, ses armes sont la liberté d’expression et le hip-hop. Alors à moi, cette rencontre m’a fait l’effet de la lumière au bout du tunnel : peut-être y a-t-il à Saint-Louis un foyer dans la lignée du mouvement « Y en a marre*** » à Dakar ; peut-être n’y a-t-il plus qu’à souffler sur les braises… ? J’apprends alors mon premier check de rappeur dans une grande inspiration de contentement.

3h plus tard, les grandes lignes de notre projet étaient posées : moi, je voulais un événement avec une tête d’affiche percutante sur la question de l’environnement à Saint-Louis ; lui il voulait que l’on partage le plateau entre diverses formations locales très suivies à Pikine ; alors on s’est mis d’accords sur un line-up d’une petite dizaine de groupes qui feraient chacun 2 ou 3 morceaux sur la thématique. Lui, il voulait donner le micro aux gosses du quartier ; moi, j’avais envie de poser un défis d’écriture collective à tous ses gars ; alors on a décidé que l’après-midi on proposerait des open-mic et open-stages aux plateaux et que le concert se terminerait par un grand Battle. Enfin, pour lui comme pour moi, c’était une évidence : il s’agissait d’une cause dans laquelle chacun s’engagerait bénévolement sans rétribution aucune, ce qui nous éviterait pas mal de malentendus dans un pays où, pour la nouvelle année, on te souhaite avant tout autre chose, beaucoup de « khalis**** ».

A partir de là, notre mini organisation se propage dans la ville comme une petite infection: il y a Jean-Baptiste, l’universitaire matheux du groupe qui maîtrise les enjeux économiques locaux et nous aide à penser le discours; il y a Fily, l’étudiant en compta qui a initié au sein de l’Université Gaston Berger une Marche pour le Climat que nous intégrons finalement à notre journée ; il y a Kromagnon, un autre combattant de la liberté d’expression, dont les bombes vont parler, avec et après nous, sur les murs du quartier ; il y a Fily, Roméo et Roger, les danseurs infatigables du NBS Crew qui eux aussi ont des choses à dire de même que les artistes du collectif Urban Regard... En parallèle, Alioune rassemble tous les bénévoles de ses autres asso et Andraina elle, décortique la ville pour associer de nouveaux partenaires ; on embarque aussi l’équipe du Studio Seneganim pour couvrir la journée en vidéo ; et puis Greenpeace Dakar qui soutient la démarche mais qui, a vrai dire, regarde de loin, presque dubitative, cette machine qui vient de se lancer sur les chapeaux de roue ; enfin, il y a tous les coups de pouce inattendus et si précieux, qui dégagent les petits cailloux sur le chemin et rebouchent les nids de poule pour préparer l’arrivée du bolide. Un soir au dîner, alors que je confie à Seb combien je suis à la fois étonnée et émue par cette générosité populaire autour du projet, c’est Ozzie qui trouve le nom au fond de son bol de lentilles : le GREENPOP Festival. La date imposée est le 29 octobre, nous avons alors 2 mois pile.


*      : ici, pas du tout péjoratif, au contraire!

**    : les habitants de Pikine, en référence à Pékin. Chaque grande ville à son "Pikine", le quartier populaire de la très proche banlieue. 

***  : Collectif de contestation politique créé par les rappeurs Keur Gui, et les journalistes Cheikh Fadel Barro et Aliou Sané à la suite de coupures d'électricité dues selon eux à la « gestion gabégique » de l'État. Son but est d'inciter les sénégalais à voter, à renouveler le personnel politique, à lutter contre la corruption et promouvoir le civisme : « L’heure n’est plus aux lamentations de salon et aux complaintes fatalistes face aux coupures d’électricité. Nous refusons le rationnement systématique imposé à nos foyers dans l’alimentation en électricité. La coupe est pleine. Y en a marre". D'avril à août 2011, ils lancent une grande campagne pour convaincre les jeunes à s'inscrire sur les listes électorales afin de participer à l'élection présidentielle sénégalaise de 2012, réclamant sans succès que le gouvernement repousse la date limite d'inscription. Tout au long de l'année 2011, ils organisent des manifestations, « foires aux problèmes » et sit-ins sur la place de l'Obélisque à Dakar. Le 15 février 2012, ces manifestations sont interdites par le gouvernement mais le président en place ne sera finalement pas réélu... 

****: l'argent


2 commentaires:

  1. Quel plaisir de retrouver tous ces visages amicaux et me souvenir de l'énergie mise par l'ambianceuse en chef!
    Mes meilleures pensées à tous
    Mamik

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  2. je tape mon nom sur google et je tombe sur cette belle aventure :), et oui malheureusement je suis trop naïve et spontanée apparemment hahahahaha c'est mon charme lol. Gros bisous depuis la Corse et bonne continuation pour la longue mission pour notre planète au Sénégal.

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