Il y a des moments où l’on oublie de se raconter, tout
occupé qu’on est à vivre, pleinement. Puis vient le temps du souvenir, pas
nécessairement nostalgique, mais plutôt tiédi, presque refroidi. Du genre
qui nous fait ressentir le besoin d’être urgemment consigné pour en déjouer la
petite mort, celle de la disparition de ces précieux et croustillants détails d’où
semble jaillir le réalisme, la vie. Donc si tu es à court de munitions sur ta
table de chevet ou que le Père-Noel ne t’a pas gâté des meilleures lectures, hop
je t’emmène ! Je t’embarque même, dans l’histoire en quelques épisodes d’une
version saint-louisienne de la COP21, une chouette aventure humaine sénégalaise
dont j’ai eu la chance d’être l’une des protagonistes… Et voici pour commencer,
les autres personnages principaux.
Voici ensuite
Alioune. C’est l’ancien locataire de la maison où vit aujourd’hui Andraina et qui,
entre deux mises au point sur la facturation de la connexion internet que l’un
a ouvert et dont l’autre profite, s’est révélé un saint-louisien très engagé dans les projets autour de la jeunesse. Il y a l’Ecole Maternelle Mame Yaye
dans le quartier populaire de Pikine qu’il a lui-même créée et dont il porte la
direction selon le principe, complètement novateur et très controversé ici, d’apprentissage
par le jeu… Il porte aussi un projet de dispensaire pour les enfants talibés du
quartier de Darou, que jusqu’ici lui et son équipe soignaient à même la rue, laquelle
était parmi les plus insalubres de Saint-Louis. Tout ceci lui a valu entre
autres actions d’être élu Président du Conseil de la Jeunesse... Mais loin d’être
étourdi par ce titre pompeux et même carrément agacé par l’instrumentalisation des
jeunes dans le jeu politique local, Alioune travaille plutôt comme une fourmi
embarquée dans un sous-marin en dérive, à
leur responsabilisation individuelle. Donc, dans notre équipe de choc, Alioune, c’est notre
décodeur local, le roi du process sénégalais, notre soupape et la réserve de
patience qui aura, a plein d’endroits, permis d’éviter l’implosion de nos
projets (tu imagines toi, de rester en tout et pour tout 72h dans les
couloirs de la préfecture pour obtenir une autorisation que l’on ne nous aura
jamais demandée ? ) Discret, mais toujours partant et tenace, Alioune
c’est la force tranquille sénégalaise, le papa de l’équipe.
Un autre qui
consacre sa vie à réveiller les consciences des jeunes saint-louisiens, c’est lui,
Alou, le choriste du groupe de hip-hop Null Kukk ( traduisez « Plus noir
que noir » et lancez la chanson dans la playlist Spotify située à droite).
Quand l’opportunité s’est présentée avec l’Institut Français de lancer une action
de sensibilisation aux enjeux climatiques dans le cadre de la Cop21, en montant
un événement de culture urbaine à Saint-Louis, on m’a dit à plusieurs reprises il
faut que tu contactes Alou. Visiblement connu comme le loup blanc, justement, et
comme lorsque c’est le cas ici, je m’attendais à la star locale en goguette, une
caricature bling bling scintillante de toc et douée d’une assurance écrasante, qui
serait finalement en toc aussi pourtant… N’empêche que sa tanière est à Pikine,
le quartier très populaire que je vise à défaut de l’île qui, à l’inverse, est
la zone de villégiature des toubabs (entendez par là la paroisse pour laquelle
on n’a pas vraiment besoin de prêcher…). Et n'empêche que les voix de la meute (entendez par là la génération Y rappeuse et conscientisée du quartier) porteront à coup sûr bien plus loin et plus juste dans la forêt que la rengaine
nasillarde d’une paire écolo-bobo à dévorer toutes crues ! Donc
ça mérite de se forcer et quand j’ouvre la porte sur ce personnage solaire d’où
rayonne un équilibre harmonieux entre sérénité, engagement et bienveillance, je
dois avouer que je ne suis pas très fière de réaliser qu’une fois de plus, et
seulement en 3 mois ici, je me suis laissée piéger par l’éternelle pensée
simpliste : codes => cases => cadres => a prioiri =>, généralités
=> arrogance=> GRRRRRHHHHH !!! Mais bref, passons :
donc on se présente mutuellement autour d’un verre d’eau et il me raconte d’abord
la Rue de France lorsqu'il y vivait, enfant, avec sa famille ; il me
confie ses combines de gardien-vandale des Merco des Toubabs les soirs de
concerts à l’Institut Français, et aussi les parties de pêche dans la nuit noire
après avoir escaladé l’enceinte de l’Ecole Française où est scolarisé aujourd’hui
Ozzie. Ses histoires emplissent ma maison qu’il a connue de l’intérieur dans
les années 90 et je me surprends à voyager en mode sépia dans mon quartier,
déjà si familier. Puis il y a l’histoire de son père, directeur d’Ecole, d’abord
coranique, puis publique, et le jour où il a demandé à celui-de ces enfants qui
ne daignait pas s’exprimer d’arrêter de se cacher pour faire du rap. Plus tard,
le vieux* lui donna son soutien dans ses choix de vie professionnelle, bien qu’avoir
un fils rappeur, c’est pas vraiment une fierté et en plus, ça remplit pas le
bol… Une vraie preuve d’amour quoi ! Donc avec ça évidemment, y a pu y
avoir les premiers visas français et les frères du quartier qui essaient avant le
départ de te convaincre de ne pas revenir. Les mêmes qui, à ton retour, te quémandent,
te critiquent, te reprochent, t’insultent dans l’ombre, toi qui est seulement
parti pour un mois mais qui n’a pas été foutu de ramener « de l’arzent »
pour la grande famille. Se laisser dire qu’on n’est pas vraiment un homme en
fait. Mais finalement, oser soutenir
quand même, contre tous les discours de ceux qui préfèrent mentir pour ne pas décevoir,
la réalité morbide d’une Europe violente, au quotidien bien loin de la
culpabilité postcoloniale… Parvenir aussi, auprès des tout petits Pikinois**,
à faire la démonstration que pour aller et venir librement en Europe, il suffit de ne pas tricher. Et surtout, plus que tout,
montrer qu’oser dire est vital, nécessaire, urgent, qu’il faut prendre des
risques ! Vous l’avez compris, Alou est un homme droit et humaniste, ses
armes sont la liberté d’expression et le hip-hop. Alors à moi, cette rencontre
m’a fait l’effet de la lumière au bout du tunnel : peut-être y a-t-il à
Saint-Louis un foyer dans la lignée du mouvement « Y en a marre*** » à
Dakar ; peut-être n’y a-t-il plus qu’à souffler sur les braises… ? J’apprends
alors mon premier check de rappeur dans une grande inspiration de contentement.
3h plus
tard, les grandes lignes de notre projet étaient posées : moi, je voulais un
événement avec une tête d’affiche percutante sur la question de l’environnement
à Saint-Louis ; lui il voulait que l’on partage le plateau entre diverses formations locales
très suivies à Pikine ; alors on s’est mis d’accords sur un line-up d’une
petite dizaine de groupes qui feraient chacun 2 ou 3 morceaux sur la
thématique. Lui, il voulait donner le micro aux gosses du quartier ; moi,
j’avais envie de poser un défis d’écriture collective à tous ses gars ; alors
on a décidé que l’après-midi on proposerait des open-mic et open-stages aux
plateaux et que le concert se terminerait par un grand Battle. Enfin, pour lui
comme pour moi, c’était une évidence : il s’agissait d’une cause dans laquelle
chacun s’engagerait bénévolement sans rétribution aucune, ce qui nous éviterait
pas mal de malentendus dans un pays où, pour la nouvelle année, on te souhaite
avant tout autre chose, beaucoup de « khalis**** ».
A partir de
là, notre mini organisation se propage dans la ville comme une petite
infection: il y a Jean-Baptiste, l’universitaire matheux du groupe qui maîtrise
les enjeux économiques locaux et nous aide à penser le discours; il y a Fily, l’étudiant en compta qui a initié au sein de l’Université Gaston Berger une Marche pour le Climat que nous intégrons finalement à notre journée ;
il y a Kromagnon, un autre combattant de la liberté d’expression, dont les
bombes vont parler, avec et après nous, sur les murs du quartier ; il y a Fily, Roméo et Roger, les danseurs infatigables du NBS Crew qui eux aussi ont des choses à dire de même que les artistes
du collectif Urban Regard... En parallèle, Alioune rassemble tous les bénévoles de ses autres asso et Andraina elle, décortique la ville pour
associer de nouveaux partenaires ; on embarque aussi l’équipe du Studio Seneganim pour couvrir la journée en vidéo ; et puis Greenpeace Dakar qui soutient la démarche mais qui, a vrai dire, regarde de loin,
presque dubitative, cette machine qui vient de se lancer sur les chapeaux de roue ; enfin, il y a tous les coups de pouce inattendus et si précieux, qui dégagent les
petits cailloux sur le chemin et rebouchent les nids de poule pour préparer l’arrivée
du bolide. Un soir au dîner, alors que je confie à Seb combien je suis à la fois étonnée et émue par cette générosité populaire autour du projet, c’est Ozzie qui trouve le nom au fond de son
bol de lentilles : le GREENPOP Festival. La date imposée est le 29
octobre, nous avons alors 2 mois pile.
* : ici, pas du tout péjoratif, au contraire!
** : les habitants de Pikine, en référence à Pékin. Chaque grande ville à son "Pikine", le quartier populaire de la très proche banlieue.
*** : Collectif de contestation politique créé par les rappeurs Keur Gui, et les journalistes Cheikh Fadel Barro et Aliou Sané à la suite de coupures d'électricité dues selon eux à la « gestion gabégique » de l'État. Son but est d'inciter les sénégalais à voter, à renouveler le personnel politique, à lutter contre la corruption et promouvoir le civisme : « L’heure n’est plus aux lamentations de salon et aux complaintes fatalistes face aux coupures d’électricité. Nous refusons le rationnement systématique imposé à nos foyers dans l’alimentation en électricité. La coupe est pleine. Y en a marre". D'avril à août 2011, ils lancent une grande campagne pour convaincre les jeunes à s'inscrire sur les listes électorales afin de participer à l'élection présidentielle sénégalaise de 2012, réclamant sans succès que le gouvernement repousse la date limite d'inscription. Tout au long de l'année 2011, ils organisent des manifestations, « foires aux problèmes » et sit-ins sur la place de l'Obélisque à Dakar. Le 15 février 2012, ces manifestations sont interdites par le gouvernement mais le président en place ne sera finalement pas réélu...
****: l'argent
****: l'argent


Quel plaisir de retrouver tous ces visages amicaux et me souvenir de l'énergie mise par l'ambianceuse en chef!
RépondreSupprimerMes meilleures pensées à tous
Mamik
je tape mon nom sur google et je tombe sur cette belle aventure :), et oui malheureusement je suis trop naïve et spontanée apparemment hahahahaha c'est mon charme lol. Gros bisous depuis la Corse et bonne continuation pour la longue mission pour notre planète au Sénégal.
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