Il est 18h30 : Ozzie et moi rentrons de la piscine en slalomant entre les vendeurs ambulants
qui cuisent des arachides au charbon de bois et les charrettes à bras qui dégueulent
de mangues rouges ; on traverse les terrains de foot improvisés au beau milieu
de la rue en terre battue, on se décalent sur un trottoir imaginaire au klaxon
d’un taxi qui en réalité tente de faire se
ranger des béliers bien moins disciplinés que nous. Une bande de gamins nous
voient arriver de loin et arrêtent la balle pour nous héler.
« Eh
Toubab, donne-moi de l’eau ! » Je lui tends la bouteille neuve que j’ai coincée
sous mon bras et au moment où il s’apprête à la saisir, je la retire aussitôt en
lui disant : « Ok mais tu dis s’il te plait et tu partages avec tes
potes ». Le gamin acquiesce de la tête et m’arrache la bouteille des mains
en éclatant d’un rire sournois : moi partager ?
-Ben t’as plutôt
intérêt mon petit parce que sinon je la reprends tout de suite !
D’un seul
coup, c’est comme si tous les gosses s’étaient statufiés et que le silence ainsi
occasionné avait attiré toutes les mamas aux encadrements des portes, une main
sur la hanche et l’autre à se curer les dents avec un petit bâton en suivant la
scène. Tout juste si l’on n’avait pas vu roule-bouler une pelote de foin pour confirmer que l’on n’était plus en Afrique mais bien au Far-west.
Le gamin
avale une grande rasade, puis une seconde et une troisième en me défiant du
regard. J’esquisse un mouvement pour reprendre la bouteille en lui renvoyant un
regard noir, il tend violemment la bouteille à son camarade qui boit à
son tour goulûment alors que je tourne les talons.
Aussitôt, il
lui arrache de nouveau la bouteille en m'interpellant. Je fais demi-tour et me précipite nerveusement à sa rencontre, un gamin plus
grand lui confisque la bouteille et m’indique qu’il va prendre la responsabilité du
partage. Je le remercie et m’en vais.
Quelques
mètres plus loin, une femme me demande : « tu penses vraiment qu’ils
vont partager ? »
-Ben j’espère,
c’est important le partage non ?
-Oui, mais
ils ne vont pas partager, les enfants c’est comme ça…
-Les enfants
sont ce qu’on leur apprend. C’est à nous de leur apprendre. Ce n’est pas ça qu’elle
prône ta religion ? (référence bien
comprise ici à la mendicité des talibés.).
-…
J’attrape
mon fils par le bras et remonte la rue la tête haute. Marre d’être la toubab qu’on
sollicite sans arrêt, qu’on berne, dont on se paye la tête et qui remercie presque, pour rester politiquement correct, non pas avec les personnes, mais juste avec
l’image de soi-même.
Marre de
tourner autour du pot pour refuser poliment de monter dans cette foutue calèche
et faire le tour de la ville assise au cul d’un cheval qui pue et qui n’avance
plus tellement il est éreinté par la charge, la chaleur et les coups de
martinet. Marre de louvoyer pour refuser de serrer la main à une personne sur
deux comme si je ne voyais pas où elles voulaient en venir et tant pis pour « le respect de ta dignité humaine »*,
ça fait 1 mois que je passe aller-retour tous les jours devant ton étalage et
que tu me demandes de jeter un coup d’œil, tu me fatigues, t’es pas
physionomiste, tu crois vraiment que l’usure peut marcher ou tu n’as pas
compris le message ?
Ras-le-bol
aussi de m’attendrir sur le « Bonjour Madame » de la bande de gosses
en guenilles qui te font les yeux doux et qui aussitôt qu’ils comprennent que t’as
pas un radis replient les 4 doigts de leur main sollicitante pour ne plus laisser apparaître qu’un FUCK bien dressé. Sous le regard ahuri de Thiouna et Jojo qui croyaient que je ne me
doutais pas un instant du sens de ce geste, je leur retourne la révérence à
travers la vitre du pick-up, laissant les petits bouches-bée.
Non, il ne s’agit pas d’une dérive passagère un peu punk. Ces quelques anecdotes parmi d’autres m’ont
fait comprendre que je n’étais pas ici comme au Sri Lanka l’hiver dernier, un
touriste de passage qui s’accommode de toutes les situations d’un sourire niais,
sans ne plus savoir distinguer l’authenticité de la moquerie, l’intérêt de la
gentillesse, et qui de toute façon n’en a que faire, cela ne durera que
quelques semaines. Je ne suis pas non plus ici dans mon pays, responsable en
tant que citoyen de devoir changer le monde ou du moins tenter de vouloir même
insensiblement le faire avancer, car un an, c’est aussi une sorte de passage seulement. Mais je suis ici
avec ce que je suis, mes convictions, mes codes et ma personnalité et si je
respecte (au mieux de ce que je comprends) ceux de mes voisins qui m’accueillent,
je ne vais pas pour autant par gène ou par malaise endosser le costume que leur
bêtise voudra bien me tailler. Ce serait je crois la voie la plus rapide vers l’amertume,
la rancune et le renoncement, ces sentiments qui progressivement font de toi un
opineur du chef dans le cercle très ouverts des expats fatigués et pressés de
rentrer.
*Dixit un vendeur pour me culpabiliser de ne pas rentrer dans le jeu de l'amitié de façade et dont tu ne ressors jamais sauf délesté de quelques milliers de CFA.
Résiste !!!
RépondreSupprimerRegard décentré, apprentissage de la lenteur, observation patiente, zenitude(mais pas à la chaleur à crever :) ) sont les privilèges(?) d'un certain âge...:))
RépondreSupprimerAie, j'ai bien peur qu'on ne rêve pas d'Afrique, mais qu'on doive l'affronter au quotidien.
Je n'ai pas encore pris mon billet pour fin janvier. Je peux encore le prendre pour novembre si personne ne vient vous voir à ce moment là, et apporter les choses dont vous rêvez!
A Salé, Maguette, notre fournisseur e de l'excellente viande bio de l Amap, vient monter une entreprise d'élevage et de maraîchage, avec son mari, et leur seconde fille. Ils sont tous les deux ingénieurs agronomes, ont de fortes personnalités, et sont des gens entreprenants, courageux, fiables et ce qui ne gâche rien, bons vivants. Maguette est d'origine sénégalaise. Elle est tout à fait d'accord pour vous rencontrer. C'est par ailleurs une passionnée de chevaux, et elle doit détenir quelques clés pour que votre séjour se passe au mieux.
Si vous voulez, je vous communiquerez ses coordonnées.
Plein plein de bisous
Oh la la, ces correcteurs d'orthographe! Je les corrige donc: je vous communiquerai,même s'ils ne sont pas d'accord...!
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