lundi 31 août 2015

ACTION Reboisement contre l’érosion côtière – Jour 1

Bénévoles en action à l'Aire Marine de St-Louis
Non ce n’est pas la patience qui finit par payer à Saint-Louis (ndlr "Dans le vif du sujet"), c’est l’obstination, et vous me connaissez, ça, j’en ai à revendre ! J’avais repéré dans Ndarinfo, le canard local, un projet de reboisement de la mangrove par un groupement d’intérêt économique. Enfin une action sur laquelle j’allais pouvoir m’incruster facile, avec mon petit Bibou l’ami des bêtes ! J’appelle Issa, du Bureau d’Information des Parcs et Réserves Naturelles qui se confond en excuses de ne pas m’avoir informée mais il me recommande un autre reboisement, avec Bara Sen, le monsieur multi-casquettes de la pêche à Saint-Louis, qui lui aussi a oublié de m’appeler comme prévu lundi… Peu importe, c’est demain à l’Aire Marine, il ne s’agit pas de mangrove mais de « fils à eau ».  
Marché d'Hydrobase - Les femmes vendent
Excités comme des puces, à 10h00, Ozzie et moi sautons dans un taxi direction Hydrobase pour rejoindre le groupe en action. Au loin, je vois du monde attroupé autour de plusieurs camions, ça doit être ça… Heu non, ça c’est la criée en fait… Bon, maintenant qu’on y est… On range les casquettes de toubabs et l’appareil photo, on prend un air décidé. Ça a l’air de marcher puisqu’on nous propose tout de suite d’acheter du poisson. Un type s’approche néanmoins de moi pour savoir d’où nous venons ; il nous parle en espagnol des 10 années passées sans-papiers à Barcelone et du moment où il s’est fait prendre à la frontière côté Bilbao alors qu’il tentait de passer vers la Belgique pour s’installer et rapatrier sa famille. Ça remue sacrément d’imaginer l’ambiance de l’expulsion à Irun, cette frontière que l’on passe si facilement et régulièrement pour aller librement au Portugal mais qui néanmoins c’est vrai, nous glace le sang à chaque passage. Il me fait comprendre qu’il ne pense qu’à retourner en Europe, il aurait bien besoin de mon aide pour ça… Ah ah nous y voilà ! Je dis quoi moi maintenant ? Franchement le Sénégal, ce n’est pas la Syrie ni l’Erythrée ? Avec efforts et rigueur, le Sénégal est franchement sur la bonne voie ? Et hop, à nouveau le couplet sur l’Europe et l’Afrique : « En Europe, c’est pas pareil… Vos gouvernements, ce ne sont pas les nôtres !!! » C’est pas faux… Mais putain, le gouvernement c’est toi mec !!! Bref, se profile à l’horizon LE gros débat : rester pour faire évoluer son pays, ou se barrer parce que c’est vraiment un cas désespéré ici. Voilà 2 mois que nous sommes ici et j’ai bien l’intention d’avoir un peu d’espoir, alors j’opte pour la solution 1. Bye Bye Amadou. Et direction l’Aire Marine à une centaine de mètres à pied… Et ben re-non en fait : nous voilà partis pour la rando dans le désert à midi… Je prends l’air étonnée quand nous croisons un riverain qui insiste pour nous faire savoir qu’il trouve Ozzie très courageux de faire tout ce chemin à pied. Comme Ozzie me regarde d’un air interrogatif : « Tu sais, c’est un vieux monsieur, c’est normal qu’il trouve ce trajet long mais en vérité, je te jure, ce n’est pas si loin… »

"Randonné - Randoignons" dixit Ozzie
Au bout de 3km, l’Aire Marine nous accueille enfin avec son « Cimetière des pécheurs inconnus ». Pas un chat à l’entrée de la réserve. On s’enfonce alors timidement entre les dunes d’où surgissent au bout de 300m deux militaires qui nous demandent « où on a l’intention d’aller comme ça ? » Alors là, je sors le sésame : « Bonjour Messieurs, on vient voir Ousmane Ndiaye » ; d’un coup, c’est fulgurant, l’un des types place Ozzie sur ses épaules – j’avoue, j’ai eu comme une pointe d’espoir enfantine pour moi en voyant la carrure titanesque de l’autre - et c’est parti : 1 km de plus dans le sable au pas de course. Moi je sautille à côté avec mes claquettes et entre deux halètements, je me permets de reprendre le mec qui essaie de faire avaler à mon fils que le but du travail dans la vie, c’est d’avoir une belle bagnole. On s’approche enfin d’un espace reverdi, où poussent de jeunes arbres - l’action de reboisement de l’année dernière sans doute - et le contraste est déroutant. Quelques mètres de plus et le paysage est tellement fascinant que je les laisse prendre de l’avance pour faire quelques photos. Alors, Dibocor Dior, forestier à la retraite et président du GIE Nanoor, s’avance vers moi pour m’expliquer le projet : il s'agit d'une action financée par l'Union Européenne qui, dans le cadre de la protection de la biodiversité, consiste à replanter des arbres qui permettrons de fixer les bancs de sables et ainsi de combattre l'érosion côtière, conséquence du réchauffement climatique. Puis c’est le tour de Bara Sen de me présenter à nouveau le projet, et il me présente au Conservateur du Littoral qui lui-même me présente au Président du Comité Locale de Gestion, un homme très posé, il regarde toujours d’un air sage au loin, dans l’horizon… Donc ça y est : on va enfin pouvoir s’y mettre !

Reboisement en cours
Qu’est-ce qu’on fait alors ? Evidemment, on ne me donne pas une mission précise dans une chaîne d’actions en cours, je dois deviner comment ça fonctionne et pour tout dire, dans un premier temps, j’ai vraiment du mal à trouver une place dans ce fonctionnement plutôt sympathique, mais un poil anarchique quand même… Boubacar, le type qui a conduit Ozzie jusqu’ici sur ces épaules, fait des aller-retours en quad entre une pirogue restée en arrière sur le fleuve et la zone qui est en train d’être reboisée : il dépose des centaines de plants par paquets que des transporteurs dispatchent sur tout le terrain… Par une logique qui m’échappe totalement, cela créé un quadrillage plus ou moins précis de la zone ; 2 hommes à la carrure de super-héros se partagent une longueur de 50 mètres pour creuser un trou tous les 4 mètres où les femmes viennent ensuite déposer les plants et reboucher le trou à main nues. Lorsque la ligne est faite, on avance de 4 mètres et on recommence. Là, je comprends aussi qu’avant de mettre chaque plant en terre, il faut retirer une gaine qui, une fois découpée à l’aide d’une lame de rasoir, représente un bout de polyane de 20 cm sur 30 cm environ ; je constate surtout qu’autour de moi, celle-ci est systématiquement abandonnée à côté du plant ! Je me dis qu’il y a encore forcément quelque chose qui m’échappe, et Bara Sen fait mine de me rassurer en m’indiquant qu’une équipe de ramasseurs est sensée passer dans un second temps, que tout est calculé même si visiblement, on est en plein vent sur une langue de sable entourée par le fleuve et l’océan. J’aimerai bien le croire, mais je décline quand-même la pelle et les plants. Je déduis rapidement qu’il va falloir aussi découper un bidon de 20L échoué sur la plage pour en faire un contenant, car visiblement, des sacs plus légers et maniables n’ont pas été prévus au programme. 

Vue de l'Aire Marine Coté Fleuve
1h plus tard, j’ai rempli 3 bidons et maintenant les femmes et les jeunes du GIE m’appellent au loin : «Maya ! Hey Toubab ! Tiens des déchets…». Là, j’ai de grosses gouttes qui dégoulinent sur mes tempes, au sens propre comme au figuré. Au sens propre, évidemment, j’arpente en long et en large la zone par plus de 40 °C au soleil pour choper les plastiques avant qu’ils ne s’envolent et je n’ai encore vu aucun renfort «ramasseur» se pointer. Au figuré, je suis complètement sidérée : dans leur façon de me confier le plastique comme s’il m’appartenait, j’ai l’impression d’être, dans le regard de ces femmes, une sœur gagnée par une sorte de folie douce dont elles ne pourraient/voudraient deviner l’origine, mais à laquelle elles ne voudraient en rien contrevenir, par peur d’en aiguiser la crise. Peu importe, je prends ce que l’on veut bien me donner, je reste concentrée sur mon objectif et pour cela je m’essaie à calculer le nombre de cm² de plastique que cela représente pour 500 arbres plantés aujourd’hui (tu l'as toi ?). J’avance, je ramasse, je dois leur paraître à côté du projet mais dans l’absolu, je ne me vois pas faire autrement. Je repense aussi à l’anecdote que m’a racontée le Président du Comité de Gestion. Dans un village à quelques kilomètres d’ici était venu s’installer un religieux. Touché par les difficultés que rencontraient les habitants de son village pour s’approvisionner en eau potable, il avait lui-même construit un puit auquel désormais tout le monde venait s’abreuver. Alors qu’il vieillissait et que comme lui, le puit commençait à se détériorer, les habitants du village venaient régulièrement lui dire : « Hey Toubab, il faudrait que tu entretiennes ton puit. » C’est ce qu’il a fait tant qu’il a pu et l’histoire ne dit pas ce qu’est devenu le puit après lui. Peut-être est-ce cela le véritable don de soi ? Mais, je ne suis pas une religieuse, mon action est bien plus égoïste et intéressés, elle est animée d’une urgence vitale. Au loin, comme dans un mirage de chaleur, Ozzie tourbillonne aux vents, les pieds dans une flaque d’eau claire, tel un monstre aquatique attaquant un sous-marin fait de cornes de chèvre et du squelette d’un marlin ; son insouciance de l’instant me rassure, je souris et m’y remets. 

D’un coup, le sifflet retentit, c’est la fin pour aujourd’hui, vendredi jour de prière. Rassemblement, congratulations en wolof, photos de famille en se rafraîchissant. « Ah Maya ! Merci ! Ce que vous avez fait aujourd’hui, symboliquement ça veut dire… » Ouai ouai c’est bon… Epargnez-moi le couplet, je n’ai pas besoin d’être confortée dans mes bonnes actions, merci… Je ne veux pas rabattre la joie, mais moi symboliquement, aujourd’hui j’ai plutôt ramassé des déchets et si je peux me permettre, demain il faut absolument prendre des sacs et les donner aux planteurs. Parce que symboliquement, à chaque fois que tu jettes un déchet parterre en te disant que quelqu’un d’autre va le ramasser, ça veut dire que tu te dédouanes de ta responsabilité vis-à-vis de ce déchet. Il me semble que de laisser les planteurs jeter les gaines, c’est contre-productif ! C’est les conforter dans l’idée que jeter des détritus, y compris sur une aire marine protégée, c’est normal. C’est grave, en fait ! Donc demain, s’il vous plait, on plante et on garde la gaine, on plante et on garde la gaine… notre action ne peut pas décemment avoir pour dommage collatéral le dépôt de 30m2 de polyane dans la mer chaque jour !!! On me promet que demain on amènera des sacs. Le groupe se disperse dans la bonne humeur, restent abandonnés sur le sol une vingtaine de pochons d’eau potable usagés! Les larmes me montent, je les ramasse, tout en en me dirigeant vers la pirogue où s’est organisée une chaîne humaine pour décharger les plants en prévision de l’action de demain, certains entonnent une chanson en wolof pour se donner du rythme et je sors mon appareil pour graver dans ma mémoire ce moment authentique… D’un coup, installé à la chaîne dans la pirogue, Ozzie hurle à Boubacar : « Hey ! t’es malade !! Faut pas jeter ça dans le fleuve!!! Maman, dis-lui, il jette les plants morts directement dans le fleuve avec le plastique !!! ». C’est plus fort que moi, je rabats ma casquette et je m’effondre discrètement en m’écartant. Ozzie semble comprendre au prix cher que nous ne sommes pas maîtres de la situation : il m’envoie au loin des bisous par le vent et des sourires aussi, il me hurle de monter dans la barque, ça va bien aller Maman !

Photo de groupe des bénévoles
Lorsque la pirogue est enfin vide, nous montons tous, et après 20 minutes pour désensabler le convoi (oui, c’est vrai, c’eût été plus simple de monter après…), notre embarcation lance un défi aux pélicans qui s’envolent alors majestueusement dans la course. Ozzie et moi sentons les regards étonnés sur nous, de notre émerveillement par ce simple instant. Evidemment, la magie du moment est rompue par le jet désinvolte d’un pochon d’eau dans le fleuve. Me saisissant d’un pochon vide traînant dans la pirogue, je fonds sur la jeune-fille et lui demande de manière très virulente, trop peut-être : « Tu voudrais manger ça ? Dis-moi, tu voudrais manger ça ? Parce que les poissons, les tortues, les requins non plus !!! Toi tu peux faire la différence avec de la nourriture mais pas eux, ils confondent tout particulièrement cela avec des méduses… Tu peux arrêter de jeter tes plastiques dans le fleuve s’il te plait, parce que sinon un jour tu vas toi aussi finir par les manger !!! » « Woua Woua, c’est bon, désolée !!! ». Je relève la tête et je vois que ma réaction a fait un peu incident… tout le monde me regarde, l’air neutre… je ne sais pas ce qu’ils pensent, sans doute que je suis arrogante, pour qui je me prends ? C’est vrai pour qui je me prends ? Je m’en fous ! Après tout, c’est l’union européenne qui paie non ? Ouais, je sais, ce n’est pas une bonne raison et ça ne va pas améliorer les choses d’agir comme ça… N’empêche que ses copines ont bien compris le message désormais, elles me donnent leur sachet et je les enfonce dans ma poche. Ça devient un jeu et je les arrose avec les goutte restantes, on rit ensemble finalement ; elles enchaînent sur une comptine en wolof pour Ozzie alors que la pirogue dépasse finalement l’entrée de l’Aire Marine.

Débarquement au village des pêcheurs
En s’approchant du ponton de débarquement improvisé sur une butte de déchets dans le village des pécheurs, je saisis alors d’un coup pourquoi elles me regardaient incrédules face à ma folie douce. Tout le groupe descend dans la bonne humeur au milieu de la décharge à ciel ouvert, des aigrettes et chevrettes se délectant à quelques mètres des derniers déchets organiques, y compris de leur congénères nécrosés… Tétanisés de dégoût, Ozzie et moi, scrutons les alentours incrédules à notre tour. A l’inverse d’elles, nous traversons instinctivement tout droit pour s’échapper au plus vite de cet environnement nauséabond ; nos pieds nus s’enfoncent aussi sec dans une vase mêlée d’essence, d’huile, d’urine et d’autres liquides gluants auxquels nous sommes à deux doigts de rajouter la bile de nos estomacs creux. On se dépatouille vite fait sous les rires moqueurs des villageois qui nous observent au loin ; je ne peux m’empêcher de penser qu’il s’agit là du juste retour de bâton à mon arrogance. Nous ne disons mot lorsque nous rinçons nos pieds avec les quelques gouttes d’eau qu’il reste dans notre gourde : nous reprenons notre chemin la tête haute, à la recherche d’un taxi pour retourner à la civilisation, sur l’Île à environ 2km ; rando sous le soleil chapitre 2.

Retour en 4x4 
Mais voilà qu’un 4x4 nous dépasse en klaxonnant, il ralentit, on reconnait les militaires et les coordinateurs du projet qui ont dû faire le trajet retour en voiture. Ils nous font grimper à l’arrière comme dans une boite de sardines où le "dandinage" au son du Mbalax est de rigueur, diffusé sur portables. On retrouve le sourire, on est de nouveau en haut d’une montagne russe. Le 4x4 nous lâche à côté du pont Faidherbe, au milieu d’un rond-point. Douches et plongeons dans la piscine du Flamingo s’imposent pour se rafraîchir le corps et l’esprit. Comme d’habitude, le barman nous accueille avec un sourire tellement chaleureux : je crois qu’une vraie complicité s’est installée entre nous depuis que je lui ai confié une playlist à troquer contre son éternel album de Phil Collins. On redescend en température et je retrouve l’indulgence de mise ici, en sirotant un jus de citron vert maison. On est vraiment chez nous ici alors ? 

2 commentaires:

  1. Bravo mes colibris!!!! La vie sénégalaise en direct, c'est pas d'la tarte.... Et moi qui n'arrive toujours pas à faire supprimer les poches plastiques pour mettre les haricots verts et les fraises de l
    Amap! Tu vois Maya.... Courage!!!! Mais quelquefois, ce qu'on sème finit par germer... (voir Seb :)) )

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  2. Ah oui, il a bien germé celui-ci oui!

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