 |
| Réserve de Guembeul - Saison des pluies |
2 semaines déjà que ce blog est resté silencieux : c'est signe du quotidien qui s'installe, de la nouvelle cadence imprimée par la rentrée des classes, c'est dire que Seb est jusqu'au cou dans la mission qui nous a conduit ici et que les graines semées dans le réseau culturel St-Louisien commencent pour moi à germer... Voici donc un rapide survol d'une routine désormais en marche au "861 rue de France près du Tennis Club".
Le quotidien pour Ozzie, c'est ouvrir les volets sur une cour qui piaille dans la moiteur du matin, paradis des crapauds, des margouillats, des coléoptères, mantes-religieuses et tarentes de Mauritanie... Evidemment, certains font un séjour en boite tupperware pour une séance d’observation, d'autres découvrent les joies d'une amitié unilatérale parfois violente, toujours bruyante : "Bicyclette! Bicyclette ! Maman, pourquoi il veut pas venir sur ma main Bicyclette ? " Avant de fourrer la gourde d'eau potable glacée et le bocal de gâteaux secs dans le cartable, un œil dans les jumelles pour vérifier que la famille de milans est toujours accrochée aux branches du grand baobab, des fois qu'un se serait blessé et pourrait prendre sa carte au nouveau refuge rue de France... Course de petits bolides jusqu'à l'école les jours secs, et sauts d'obstacles entre les "f-Lacs" les lendemains de tempête, un check à Djibril le maître des clés et nous voici dans la classe des Grandes Sections - CP avec Agnès, la douce mais non moins structurante maîtresse, et Betty, son assistante sénégalaise, au sourire lumineux et aux bras chaleureux. A la sortie, il y aura le check à Isham (le nouveau copain d'Ozzie) avant que celui-ci ne saute dans son taxi, les bricolages de Memory Games et de Jeu de Dames à base de boites à pizza, la fabrication de pièges (ou "aires de jeu") pour les amis à 4 pattes, des concours de dessins aux milles couleurs, une bataille de jet d'eau pour faire retomber la pression en même temps que la chaleur, les plantations de graines dans le potager, la préparation des Fatayas aux oignons avec Astou en sirotant des jus de citrons verts du verger...
 |
| Séance d'observation |
La routine de Seb, c'est lever presque en même temps que l'appel à la prière, café soluble et biscottes molles, douche occasionnelle s'il y a de l'eau, s'habiller à tâtons pour ne pas réveiller ceux qui ont la chance de profiter d'une heure de plus, s'éclipser discrètement avec le gardien qu'on dépose à Sorr, sur le chemin du boulot. Enfin seul et décoller les membranes des enceintes avec du gros son Hip-Hop Old School pour tailler la route, une longue ligne droite dans le soleil levant, surprendre zébus, phacochères et singes rouges dans leur torpeur matinale, slalomer entre les bousiers qui eux, de nuit comme de jour, ne cessent en ce moment de s'affairer. Parfois, prendre un ou plusieurs mecs en stop : prier pour ne pas tomber sur l'haleine d'oignons qui retourne l'estomac ("ça veut dire que t'as le zizi autour du cou à ce moment-là alors?" demande Ozzie). Après les usages habituels, remettre quand même le son à fond. Arrivée au boulot : profiter que tout le monde soit au café-pain-vache-qui-rit pour disposer enfin pleinement d'un bureau de 6m² normalement partagé à 4. Un œil sur la dernière compet' de surf je crois, ça fait du mal quand même, mais c'est comme ça... Défilé des collègues, urgence, urgence et ré-urgence... coordonner l'installation d'un pylône de 60 mètres au milieu de rien, ça fait monter en pression parfois... Mais tout cela à l'air bonne ambiance quand-même : je le sais, j'y étais aujourd'hui pour réaliser un trombinoscope des salariés ; je vous jure, travailler en équipe sénégalaise, ça a vraiment quelque chose de dépaysant!!! Le midi, c'est déjeuner à la station service EDK avec les collègues et les vendredis, oui oui on instaure déjà ce type de régularité, c'est grand luxe au Macadiama, un camp de chasse actuellement en hivernage, avec piscine et rencontre arrangée avec des phacochères. Le soir, on "descend" vers 17h00 et on redescend vers Saint-Louis autant de collègues que le pick-up peut en contenir : ce rituel navette est l'occasion de discussions entre sénégalais plutôt instructives (la condition de la femme, la religion, cette façon qu'on les français de parler pour ne rien dire...) dont Seb se délecte discrètement au volant.
 |
| Les 2 Rakaas - Rue de France |
Moi, mon quotidien, c'est jongler avec tout ça. C'est à dire attraper les bêtes dans le fumier du potager pour les séances d'observations, régler les jumelles à la vue supputée d'un bambin pour voir les aigles, secourir la Tarente de Mauritanie d'une mort certaine sous le balai d'Astou - animal protégé par la convention de Berne s'il vous plait -, courir en maillot dans le jardin avec le jet d'eau, découper les boites à pizza et colorier tout l'atlantique sur un poster mondial de 2m², poursuivre Ozzie entre les taxis et les flaques sur le chemin de l'école, faire et refaire la même liste vide pour le marché et les mêmes curry de non-légumes, attendre mon doux mari pour enfin passer le relais ... une bonne maman dévouée quoi! Mais allez, je sais que je n'arriverai pas à vous faire pleurer... Alors oui, c'est vrai, j'y rajoute les échanges entre bonnes mères avec Astou et je reste bouche bée quand je découvre que loin d'être la femme émancipée que j'avais imaginée, elle a consacré sa vie durant à élever à ses frais des petits talibés pour le compte de Marabous qui eux sont ici très bien! Son père était militaire, son frère jumeau est le premier sénégalais mort dans un attentat au Mali ; elle a toujours travaillé pour pouvoir s'acheter un mouton à Tabaski, c'est ça être un bon musulman... Il y a aussi les discussions avec Zal : il a tenu une salle de jeu ici avant, c'est à dire un lieu où l'on vint jouer à la console sur des TV des années 80, mais il a du arrêter car ça ne payait pas assez... il a vendu aussi de la sape, des "trucs de françaises", mais ça non plus ça ne payait pas beaucoup... son truc à lui, c'est parler anglais : alors depuis qu'on le connait, pas une nuit ne passe sans qu'il potasse sa grammaire anglo-saxonne et apprenne du vocabulaire nouveau. Chaque soir, il me demande de traduire trois mots complexes en anglais, c'est devenu notre petit rituel. J'ai séché sur le "pêcheur"... évidemment pas de poisson... Il y a aussi Norman, le barman du Flamingo qui compte sur moi pour trouver du travail à sa femme qui "ne fout rien", un boulot de comptable que j'essaie de lui dégoter, tu parles d'une mission... Et qui dit "école" dit "livres" alors demain c'est séance de couverture sous la direction de Juliette la bibliothécaire. A Rose de l'Association des Parents d’Élèves, tout aussi motivée que moi à l'idée que son gentil chérubin soit occupé dignement les après-midi (et oui, pour l'instant l'école c'est que de 8h30 à 13h00), je file un coup de main sur la mise en place d'une cantine et des activités culturelles et sportives 2 après-midi par semaine. Avec un budget de moins de 1000€ pour 58 jours et autant d'enfants, c'est une nouvelle mission, on peut dire même un challenge, qui prend du temps... Rose, c'est aussi la coordinatrice d'un festival de danse contemporaine qui se déroule en juin et sur lequel j'entends bien donner un coup de pouce ; c'est aussi un lieu, l'ancien Palais de la Mauritanie qu'elle s'est mise en tête de faire vivre, alors on bourlingue sur l'organisation de cours de Hip-Hop (Ozzie va se régaler...) et de Théâtre (là c'est moi qui vais me régaler...). Et puis, il y a le Festival Métissons qui se déroule en octobre dans les bars de la ville, pour lequel j'ai été alpaguée sur une mission de cadrage administratif. Et aussi les envies de bouger les choses côté environnement. Alors avec ma nouvelle copine Andriana (prononcez Andraina), la femme d'un collègue de Seb qui elle aussi a du temps à revendre, on s'est lancées dans un état des lieux des actions qui vont dans le bon sens pour voir comment prêter main forte... Ma besace d'activités commence à être bien pleine, d'où ce silence passager sur le blog pour lequel, rassurez-vous, je vais néanmoins ménager un peu de temps...
A la tombée de la nuit, quand on s'est tous retrouvés, c'est badigeonnage et barricadage anti-moustique, curry de carottes et pois chiches, curry d'oignons, curry de petits-pois et curry de curry, puis l'éternelle salade de fruits en dessert... Tu sais que le quotidien s'installe quand cela ne te révolte même plus de manger tous les jours la même chose, ta planche de salut étant l'agrément raisin de Corinthe ou olives vertes dénoyautées ; et oui, Madame, ça c'est du luxe! Awélé ou partie de dames parce qu'on a remballé la TV qui faisait vriller le fils, la colle anglaise de Zal, on éteint les lumières blafardes du salon en saluant les chauves-souris hurlantes et puis dodo avec le ronronnement de la clim, après une attentive inspection des parois de la moustiquaire.
 |
| Sur la berge fermée - Les 2 Rakaas |
Le quotidien du dodo, c'est une nuit de début de semaine bercée par les chants coraniques d'une fête organisée par le daara du quartier, une nuit du jeudi hypnotique grâce aux chants coraniques inhérents à toute bonne célébration familiale (type baptême ou mariage) se déroulant traditionnellement sous tentes dans la rue, et une nuit du vendredi au chant suave mais un poil récurrent de Mama Salio, l'éternelle invitée du Tennis Club situé à deux portes... C'est sans compter la grande Fête des 2 Rakaas la semaine passée, un temps fort de la vie religieuse à St-Louis puisqu'on y célèbre la venue d'un prophète Mouride qui aurait "sauvé l'islam" en priant sur les eaux et qui aurait été méchamment congédié vers le Gabon par les gouverneurs français... Quelle idée de vouloir quitter l'île à 16h30 soit une demi-heure après la fermeture du pont pour tous ces fidèles arrivés trop tard pour traverser, et condamnées à restés sur la berge ; Ozzie et moi avons pour la première fois assisté à ce genre d'émeute qui se résout inévitablement à coup de matraques et menaces de taser... Au bout d'une heure à observer pantois ce qui semblait être devenu un jeu entre resquilleurs s'élançant sur le pont comme au marathon des JO, et policiers les rattrapant théâtralement par la nuque pour les balancer de l'autre côté de la barrière dans l'élan d'un sermon injurieux en wolof, nous nous sommes frayé un chemin dans la foule sous la poigne vigilante d'un Saint-Louisien de 2 mètres qui me serrait comme une gosse pour nous remettre dans le bon chemin... Pendant ce temps, Seb transpirait à grosses gouttes dans le pick-up stationné sur la berge alors que je lui transmettais en direct un report de notre situation, disons épique... Non ça vraiment, ce n'était pas du quotidien!
 |
| Derby party |
La rengaine du week-end (du dimanche donc, puisque Seb bosse tous les samedis), c'est d'aller se ressourcer en pleine nature. Dimanche dernier à la Réserve de Guembeul avec l'adorable famille de Pape Ma, hier vers Diama dans les pistes actuellement verdoyantes, à l'affût des bêtes sauvages... Pour Ozzie et Seb, cela équivaut à une véritable séance de Derby : et vas-y qu'on fait patiner le pick-up dans les flaques devenues mares, qu'on s'essaie aux dérapages, que je conduis du haut de mes 5 ans, que je suis fier, moi le père, de montrer que je ne tiens plus le volant... et moi d'hurler à l'approche d'un gamin ou d'une chèvre que l'on pourrait par malchance ne pas apercevoir maintenant que le pare-brise est couvert de boue... Non, vivre ce qu'on a toujours imaginé du Paris-Dakar, ce n'est pas encore non plus complètement intégré comme un usage du quotidien...mais on y prend goût!
Le problème du quotidien, c'est qu'à mesure qu'on le rempli, il donne l'impression étrange que le temps nous file entre les doigts, malgré nous, dans une multitude de petits faits et gestes a priori anodins, voir illusoires et parfois déconcertants d’inintérêt. C'est curieux de remarquer que même dans un pays si différent, ce quotidien que souvent l'on déprécie, gagne soudainement du terrain. Comme le flot de la vie qui t'emporte, un torrent pourtant trop sage où rien n'est finalement longtemps si exceptionnel... En réalité, j'aime bien le quotidien, ces micro-automatismes qui s'installent comme dans ta tête le refrain lancinant de la chanson que tu adores... J'aime le quotidien non pas parce qu'il est une succession rassurante d'actions conformes, mais parce qu'il est la vie qui s'installe, pétrie de l'existant qui t'entoure. Ainsi, c'est comme si tu devenais un peu d'ici et que l'ici se colorait doucement de ta présence, une sorte de greffe entre toi et l'espace. Alors, j'aime le quotidien, parce qu'il met chacun de nous à l'épreuve de notre véritable capacité au bonheur.
Salut Maya, Seb et Ozzie,
RépondreSupprimerBonne idée de n'avoir pas écrit pendant mes 2 semaines en Slovénie, pas trop d'articles à rattraper! ;o) En tout cas bravo pour la qualité de tes textes, qui nous font vraiment rentrer dans votre quotidien. Et félicitations pour cette déjà jolie victoire à l'aire marine !!
Bises pluvieuses d'ici
Amélie
Ah oui la Slovénie... Les montagnes, les vaches, la Suisse de l'Est quoi!!! Tu nous enverrais pas une ou deux images pour nous faire rêver de fraîcheur par hasard? En tout cas, j'espère que tu as pris le temps de souffler et que tu vas rempiler avec tranquillement... D'ailleurs, puisqu'on parle de vacances, tu les prends quand tes billets pour Dakar? Faire du coachsurfing chez des amis, tu as déjà fait ???
SupprimerDe grosse bise à toi et aussi à Kallou!
Bise.
maya
Mais oui c'est ça!! Les photos ne sont pas encore sorties, mais je devrais le faire ce week-end. Le ptit plaisir d'après voyage que j'aime bien faire trainer un peu... ;o) Dès que c'est fait je t'en envoies. Et couchsurfing chez des amis déjà fait, mais jamais en Afrique, alors forcément c'est plus que tentant ! Quandpartir me dit qu'entre novembre et avril, c'est parfait... Mais je pense que décembre va être un peu chaud en mode "avant Chapiteau en Hiver" et pendant ensuite jusqu'à mi-février, période à partir de laquelle y aura sûrement un ptit week-end au ski pour renouer avec la poudreuse (mais pas avec les entorses). Et après on enchaîne avec CréaMômes en mai, donc bof pour avril. Ce qui nous laisse très concrètement novembre ou mars! ;o) Et c'est quoi le mieux pour partir à Dakar, Paris ou ailleurs ? Biiiiiises
SupprimerAmélie
content de voir que vous trouvez votre rythme les amis! Et je suis content et fier d;arriver avant Professeur Lalande, mais si tu cherches encore la traduction de pecheur, ca se dit sinner.
RépondreSupprimerzoubis!
Yépa!!! Super!!! Tu viens avant avril alors! Mais quand exactement ?
SupprimerPour la traduction, tu parles que Zal lui le savait!
Bisou à tous les deux!
Maya
hi
RépondreSupprimeren tout cas, je ne sais pas si tu le savais avant, mais tu as un vrai talent d'écrivain
ces journées où il ne se passe rien tout en se passant plein de choses si différentes d'ici, tu les racontes à la perfection et je les lis avec un très grand plaisir, sans jamais sauter une ligne ou un mot
continues à nous faire rêver ...
bises à tous les trois
denise
Merci Denise, ca me touche beaucoup. Je vais essayer alors! Une grosse bise à la petite famille, celle qu'on ne voit que rarement... The English Guy est toujours parmi nous, même en Afrique : on l'attend de pieds fermes en Avril!!! Je ne manquerais pas de faire un article sur son passage évidemment... il aime tellement qu'on parle de lui ;-)
SupprimerChère blogspotiste,merci de ces nouvelles de toute la tribu.J'ai l'impression que vous êtes dans le début de l'intégration:)) gros débat franco - français, vous imaginez facilement l'ambiance ici!
RépondreSupprimerJe suis toujours heureuse aussi et impatiente de te lire, et fan de ton style.
Plein de bisous à mes hommes,
Et à toi bien sûr.
Mamik
Je me doutais bien qu'avec la rentrée d'Ozzie, ton agenda allait vite se remplir !!!
RépondreSupprimerIci, c'est la course depuis hier : le chef de famille a trouvé du boulot (mission chez Ad----) à Agen. C'est un remplacement mais c'est déjà ça !!!
Du coup, le matin et le soir, c'est encore plus "depeche-toi !!!"
Et vient se greffer à tout ça, plein de réunions à l'école et une envie de s'investir donc...
Sinon, le grand pousse bien au milieu des dragondins et des punaises (chacun ses animaux).
Quant au binôme, Tic va bientôt se lancer sur ses 2 pattes et Tac observe et attend son heure.
Bizzzzzzzzzzz à tous les 3
Ce commentaire a été supprimé par l'auteur.
RépondreSupprimer